08 septembre 2008
Les raisins de la colère
Les Etats de l'Ouest inquiets à l'approche du changement. Le Texas et l'Oklahoma, le Kansas, le New-Mexico, l'Arizona, la Californie. Une famille unique a quitté le pays. Pa a emprunté l'argent à la banque, et maintenant la banque veut la terre. La Société Immobilière - c'est la banque, quand elle possède des terres - veut des tracteurs sur la terre, et non des familles. Est-ce que c'est mauvais, un tracteur ? Est-ce que le pouvoir qui creuse les longs sillons se trompe ? Si ce tracteur était à nous, il serait très bon ; pas à moi, à nous. Si notre tracteur creusait ses longs sillons sur notre terre ce serait bon. Pas ma terre, notre terre. Nous pourrions alors aimer ce tracteur comme nous avons aimé cette terre qui était nôtre. Mais ce tracteur fait deux choses : il retourne notre terre et nous en chasse. Il n'y a pas grande différence entre ce tracteur et un tank. Les gens sont chassés, intimidés, blessés par les deux. C'est une chose à laquelle il nous faut penser.
Un homme, une famille chassés de leur terre ; cette vieille auto rouillée qui brimbale sur la route dans la direction de l'Ouest. J'ai perdu ma terre. Il a suffi d'un sel tracteur pour me prendre ma terre. Je suis seul et je suis désorienté. Et une nuit une famille campe dans un fossé et une autre famille s'amène et les tentes se dressent. Les deux hommes s'accroupissent sur leurs talons et les femmes et les enfants écoutent. Tel est le nœud. Vous qui n'aimez pas les changements et craignez les révolutions, séparez ces deux hommes accroupis ; faites les se haïr, se craindre, se soupçonner. Voilà le germe que vous craignez. Voilà le zygote. Car le « J'ai perdu ma terre » a changé ; une cellule s'est partagée en deux et de ce partage naît la chose que vous haïssez : « Nous avons perdu notre terre ». C'est là qu'est le danger, car deux hommes ne sont pas si solitaires, si désemparés qu'un seul. Et de ce premier "nous" naît une chose encore plus redoutable : « J'ai encore un peu à manger » plus « Je n'ai rien ». Si ce problème se résout par « Nous avons assez à manger » la chose est en route, le mouvement a une direction. Une multiplication maintenant et cette terre, ce tracteur sont à nous. Les deux hommes accroupis dans le fossé, le petit feu, le lard qui mijote dans une marmite unique, les femmes muettes, au regard fixe ; derrière, les enfants écoutent de toute leur âme les mots que leurs cerveaux ne peuvent pas comprendre. La nuit tombe. Le bébé a froid. Tenez, prenez cette couverture. Elle est en laine. C'était la couverture de ma mère... prenez-la pour votre bébé. Voilà ce qu'il faut bombarder. C'est le commencement... du « Je » au « Nous ».
Si vous qui possédez les choses dont les autres manquent, si vous pouviez comprendre cela, vous pourriez peut-être échapper à votre destin. Si vous pouviez séparer les causes des effets, si vous pouviez savoir que Paine, Marx, Jefferson, Lénine furent des effets, non des causes, vous pourriez survivre. Mais cela, vous ne pouvez le savoir. Car le fait de posséder vous congèle pour toujours en « Je » et vous sépare toujours du « Nous ».
Les Etats de l'Ouest sont inquiets à l'approche du changement. Le besoin est ce qui stimule la conception, la conception est ce qui pousse à l'action. Un demi-million d'hommes qui se déplacent dans le pays ; un autre million qui s'impatiente, prêt à se mettre en mouvement ; dix millions qui ressentent les premiers symptômes de nervosité.
Et les tracteurs creusent leurs multiples sillons sur les terres désertées.
John Steinbeck, Les raisins de la colère, trad. M. Duhamel et M.-E. Coindreau.
16:30 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : steinbeck, raisins, colère, politique


Commentaires
GA !
Ecrit par : AM | 09 septembre 2008
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