15 septembre 2008
Agent d'entretien (1/5)
Où j'écris pour le plaisir d'écrire
Agent d’entretien. C’est mon job, mon titre. C’est pour ne pas dire concierge. Ou femme de ménage. Parce que, dans le fond, je fais le ménage, je passe la serpillière. Je sors les poubelles, les rentre, les nettoie. Je lave les portes vitrées, secoue les paillassons, époussette le dessus des boîtes aux lettres. Et je change les ampoules grillées. Bref de grands moments de vie. Intenses.
***
C’est le matin. Un café dans le ventre, je roule vers une nouvelle journée. Chaussures de sécurité aux pieds, bon gros jean, vieux t-shirt. Et un trousseau de clés. Rien d’autre n’est nécessaire. Quand j’arrive, à 9 heures, le parking est presque vide. Qui travaille dans une résidence hormis l’agent d’entretien ?
Une fois garé, je passe en mode automatique. La même chose qu’hier, que la semaine dernière. D’abord, la partie humaine de ma journée. Je glisse l’iPod dans ma poche droite et installe le casque dans mes oreilles. Le chef a dit « évites le walkman ». Mais bon, c’est pas lui qui balaie… Alors aujourd’hui, ce sera Socalled, hip-hop Yiddish. Je marche vers le local d’entretien. Tranquillement. Pas question de me presser. Devant la porte, je dégaine l’imposant trousseau. Parmi la vingtaine de clés qui ornent l’anneau, je cherche le numéro quatorze.
Un tour de serrure plus tard, je suis projeté dans un univers de senteurs uniques. Inédites. Un mélange de javel, de lave vitre, de détergent et de surodorant-désinfectant qui pique le nez. Ça, je ne m’y fais pas. Enfin, je fais avec. Aussi exigu que des chiottes de chantier, ce local n’en est pas moins luxuriant. Une caverne d’Ali Baba moderne, où près d’une dizaine de manches à balai sont adossés à une montagne d’ampoules neuves. À côté, on trouve des bidons de toutes sortes. Pour le sol, pour les vitres, pour les poubelles… chaque tâche a son liquide verdâtre. Un escabeau est ramassé dans un coin, tandis qu’une ridicule étagère regorge de tournevis divers, de chiffons et serpillières, de sacs-poubelles. À ses pieds, deux seaux et une pelle à poussière cabossée.
J’attrape un seau, y jette une dose de liquide vert, la recouvre d’eau. Ce sera pour la serpillière. Je choisis deux balais. Il en faut un souple, pour faire un premier passage. Et un dur, pour traîner la serpillière. Un chiffon doux, pour nettoyer les vitres, et le produit qui va avec. Je cale le tout dans une main et brandi le seau plein dans l’autre. Me voici paré pour affronter les six résidences qui entourent le parking.
Ce sont des petits immeubles. R+3. Un hall d’entrée. À laver une fois par jour. Des escaliers et des couloirs. Une fois par semaine. Pour y pénétrer, il faut un badge magnétique, qui commande l’ouverture de la lourde porte vitrée. Facile quand on est chargé comme je le suis. Je pose mes balais par terre, le seau à côté et fouille une nouvelle fois dans ma poche. Le passage libéré, j’apporte la dernière touche à mon accoutrement. Une paire d’épais gants de plastique. Bleus, élégants.
C’est parti. Flexion ! On plie les genoux, on saisit le paillasson et on soulève ! Les bras bien écartés, pour saisir toute l’envergure du tapis, je le secoue. Nuages de poussière qui piquent les yeux. Allergie aux acariens. Je renifle un coup et lâche le paillasson pour m’attaquer aux vitres. Pourquoi faut-il qu’ils poussent toujours la porte en s’appuyant sur la partie vitrée quand une magnifique poignée de plastique noir s’offre à eux ? Pschitt, de mon pistolet j’arrose la vitre. Un coup de chiffon, et ça brille. Un autre sur les boîtes, adieu la poussière.
Vient alors le moment du balai. C’est sérieux. Méthodiquement, je traîne jusqu’à la sortie tous les moutons qui se sont accumulés ici depuis hier. Pas de pelle à poussière, j’ai déjà les bras assez chargés en sortant du local pour pas m’en encombrer. Alors d’un geste magistral je projette les poussières accumulées jusque sur la chaussée. Reste plus qu’à donner le coup de serpillière. Sauf que. Sauf que voilà le gros moustachu qui sort son chien. Cette espèce de bestiole qui perd ses poils sur le sol que je viens de balayer. Cette sale bête qui se frotte contre les murs. Et forcément, ces murs sont d’un matériau qui accroche tous les poils, cheveux et autres poussières qui s’y collent. Tout serait à refaire. Faut pas déconner. Je plonge les mains dans le seau, tord la serpillière, la ressort pour l’étaler sur le carrelage de l’entrée. Puis je m’empare du balai-brosse. Et je frotte. Quel plaisir de voire les tâches s’effacer. Trace de chaussure mouillée, empruntes de chien, jus de poubelle, rien ne me résiste. Quand j’ai fini ça brille. À part les poils du clébard, désormais agglutinés au sol. Et puis dans quelques minutes, lui et son propriétaire à moustache viendront coller leurs sales pattes sur le sol pas encore sec. Tant pis pour eux. Leur hall attendra demain pour être à nouveau propre. Moi j’ai fait mon job.
(... à suivre)
20:21 Publié dans Ecriture | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note


Commentaires
aaahhhh enfin de retour !
Ecrit par : Gaël | 17 septembre 2008
Et comment !
Ecrit par : Colin | 17 septembre 2008
oui c'est vrai que j'aurais pu dire que cette série de billet commençait de façon bien alléchante ! je suis un rustre ! :)
Ecrit par : Gaël | 17 septembre 2008
J'aime mieux ça...
Ecrit par : Colin | 17 septembre 2008
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