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09 octobre 2008
Saint-Simon
Les plus assidus s'en souviendront peut-être. Après un long exposé sur la pensée politique de Friedrich Engels, j'avais commencé l'an dernier une série d'articles courts sur des grands noms de la philosophie politique du XIXe. Benjamin Constant et Robert Owen furent les premiers.
Les leçons d'histoire reprennent : voici la suite, avec Saint-Simon.
Saint-Simon (1760-1825) et l’école saint-simonienne
La science sociale pour construire un nouveau système
Saint-Simon accorde une place prépondérante à la science. Le « pouvoir spirituel » doit lui revenir. Elle a pour rôle d’analyser les institutions sociales et d’en repérer le devenir. A partir de 1816, il sort du champ théorique et analyse la société contemporaine, concluant que celle-ci repose sur l’industrie et que le développement industriel entraîne de nouvelles exigences sociales. Face à ce constat, il ne propose pas de système politique figé : il est dans la nature de l’humanité de « perfectionner indéfiniment son régime politique ».
Il prône un système industriel dans lequel les producteurs (artisans, agriculteurs, manufacturiers, mais aussi propriétaire des moyens de productions travaillant à les faire fructifier) sont au sommet de la hiérarchie sociale. Il les oppose aux oisifs : nobles, ecclésiastiques, juristes. Il considère la production comme un but interne et commun dans lequel tous peuvent être associés. Il existe donc une classe industrielle qui portera les changements sociaux dès lors qu’elle prendra conscience d’elle-même. La science sociale doit participer à cette prise de conscience.
Socialisme technocratique ou socialisme démocratique
Dans sa Parabole des abeilles et des frelons Saint-Simon affirme que le Tiers-Etat est supérieur à la noblesse et au clergé : c’est lui qui détient les capacités scientifiques, artistiques, industrielles et artisanales. Il oppose également la religion, rétrograde, facteur de passivité, à la science qui entraîne la créativité. Ainsi, l’élite politique issue de l’Ancien Régime, oisive, doit être remplacée par l’élite industrielle. Cette nouveauté ne devrait pas induire de nouveaux rapports de subordination car la production nécessite l’association de tous. Il amorce une théorie de l’éviction du pouvoir politique qui doit se dissoudre dans « l’administration des choses ». Cette gestion doit se faire au moyen d’une Chambre des communes réunissant les chefs d’industrie. Il donne ainsi une fonction sociale aux entrepreneurs, valorisés pour leurs compétences. Saint-Simon est promoteur d’un socialisme technocratique en 1824. Il prévoit l’apparition d’une société constituées de « pyramides entre les groupes » et semble ainsi envisager une collaboration de classe.
Dans le Nouveau Christianisme, il évolue, faisant du sentiment religieux qui doit imprégner les « idées communes » un moyen d’éviter que les producteurs ne reconstituent un pouvoir autoritaire à leur profit. Il fait appel à la fraternité et infléchit son socialisme vers l’égalité, écrivant que « la religion doit diriger la société vers le grand but de l’amélioration la plus rapide du sort de la classe la plus pauvre ». Ce recours au religieux pour dominer la sphère des intérêts industriels montre la limite de son système. Mais il affirme aussi que c’est à la société, autorité morale, de réguler un ordre économique mouvant. Ainsi, ce n’est pas un modèle achevé de société industrielle que prône Saint-Simon mais bien un « mouvement de création permanent ».
Pour une organisation fédérale de l’Europe
Saint-Simon a beaucoup voyagé, notamment en Europe. En 1802, dans sa Lettre d’un habitant de Genève…, il projette une « assemblée de savants appelée Conseil de Newton » dont le rôle serait de préserver la paix. Il précise son projet en 1814 : il souhaite une union franco-britannique à laquelle se joindrait ensuite l’Allemagne pour constituer un Parlement commun. En 1821, il complète ce projet en appelant au regroupement des industriels européens. C’est ce dernier aspect qui sera le plus invoqué par ses héritiers.
La pérennité du saint-simonisme
Saint-Simon exerce une influence importante et dès sa mort plusieurs interprétations de son œuvre se développent. Ses héritiers créent une revue, Le Producteur, puis un journal, Le Globe. Ses thèses se diffusent en France, en Europe et en Amérique du Sud. Les membres de cette école saint-simonienne évoluent de la même manière que Saint-Simon : libéralisme athée, positivisme, industrialisme, nouveau christianisme. Ces mutations entraînent la création de différents courants qui polémiquent entre eux. Buchez et Comte s’éloignent des autres en réaffirmant leur foi dans le progrès face à l’évolution religieuse du groupe. En effet, s’appuyant sur le Nouveau Christianisme, Enfantin et Bazard ont donné naissance à une Eglise en 1829. Deux ans plus tard, Bazard rompt avec Enfantin. Il désapprouve son féminisme qui réclame l’égalité sociale autant pour la femme que pour l’ouvrier. Avec Enfantin, les saint-simoniens mènent une vie communautaire excentrique. Face aux désertions et à l’hostilité des pouvoirs publics, il part l’étranger, parcourt l’Europe. Il s’installe en Egypte à partir de 1833. Avec une vingtaine de disciple il souhaite participer au développement du pays en participant à des projets colossaux (barrage sur le Nil, canal de Suez). En pratique, ceux qui se lancent dans des entreprises collectives sont conduits à la ruine et au retour en France dès 1836.
Sur le continent européen, le saint-simonisme a une audience plus déterminante, chez des hommes d’Etat, des économistes, des philosophes. Saint-Simon est considéré par les socialistes comme le théoricien de la primauté de l’économique sur le politique. Il place en effet la production au centre de la vie sociale et donnait à la vie économique un pouvoir déterminant essentiel. En France, des grands entrepreneurs du Second Empire se réclament du saint-simonisme. Les frères Pereire créent la Compagnie de chemin de fer du Nord, Chevalier est l’artisan du traité de commerce franco-britannique. Depuis 1982, la Fondation Saint-Simon regroupe des intellectuels français (Furet, Rosanvallon). Ainsi, cette pensée a sans doute eu plus d’influence sur les intellectuels européens que sur les milieux ouvriers.
(extrait d'Histoire des idées socialistes)
17:11 Publié dans Philosophes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : politique, philosophie, pensée, saint simon, socialiste, socialisme, utopique


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