15 décembre 2008
L'éducation au hachoir, 2e épisode : la réforme des concours
On a beaucoup parlé de la réforme du lycée, et d'abord celle de la classe de seconde, que préparait Xavier Darcos. Pour l'instant, il recule. L'application devrait au moins être repoussée d'un an, peut-être même y aura-t-il enfin une vraie discussion autour de ce projet, impliquant les enseignants. Il y a une autre réforme d'importance qui concerne les lycées, mais aussi les collèges, le primaire et même l'enseignement supérieur, c'est celle des concours de recrutement des enseignants. La « masterisation ».
En quoi ça consiste ? Il s'agit d'intégrer l'ensemble de la formation des enseignants du primaire et du secondaire dans des formations universitaires de niveau master (bac+5). Dans la rhétorique du ministère, cette réforme vise plusieurs objectifs : donner un diplôme à ceux qui suivent la formation, qu'ils obtiennent ou non le concours (celui de professeur des écoles ou le CAPES) et permettre ainsi à ceux qui échouent de se réorienter (aujourd'hui, la formation assurée par les IUFM ne délivre pas de diplôme) ; améliorer la formation des enseignants en leur rajoutant deux ans d'études (aujourd'hui les concours sont de niveau licence, bac+3) ; revaloriser le métier d'enseignant par une augmentation de salaires liés au passage à bac+5.
Il y a dans ces arguments beaucoup de vent. Pour ce qui est de l'allongement de la durée d'étude, c'est tout simplement faux. Car à la licence, il faut ajouter l'année de préparation du concours et celle de stage prévue après le concours. Et la plupart de ceux qui obtiennent le CAPES ont aujourd'hui fait un M1. Ils font donc 5 ou 6 ans d'étude entre le bac et la titularisation. L'année de stage étant supprimée, la durée qui s'allonge est celle avant d'être rémunéré. Ce qui aura des conséquences sur l'origine sociale des candidats et, bien sûr, sur leur formation.
La formation des enseignants ne sera pas non plus de meilleure qualité. L'année de stage est supprimée, remplacée par des stages courts au fil du master. Ensuite, ces nouveaux master doivent intégrer beaucoup, beaucoup de choses : préparation à l'épreuve écrite, appronfondissement de la discipline (et éventuellement préparation de l'agrégation), stages, formation didactique et, cerise sur le gâteau, formation à la recherche (ben oui, cette nouvelle organisation fera fuir les master recherches), tout en étant capable d'orienter vers autre chose que l'enseignement en cas d'échec au concours. Ah ben tiens. On n'avait jamais pensé à faire un master après lequel tout soit possible, enseignement, recherche et plus si affinité ! Si on rentre dans le détail, on relève aussi quelques éléments qui font douter de la qualité de la formation des futurs enseignants. Ainsi, il n'y aura plus de programme pour le CAPES, il faudra se contenter de connaître le programme du secondaire... Une autre perle : le CAPES de langue ne contiendra plus d'épreuve orale de langue !
Pour ce qui est de la réorientation en cas d'échec au concours, il est effectivement vrai que c'est un gros problème aujourd'hui, sachant que les reçus sont toujours minoritaires. Mais quelles portes ouvriront des masters « enseignement » ? Certains iront peut-être dans le privé, dans la formation professionnelle, mais toutes les disciplines ne sont pas concernées au même niveau, et de toute façon, ils ne seront qu'une minorité. Il y aura donc un vivier de titulaire du master mais non reçus au concours. Voilà qui fournira une excellente main d'œuvre pour travailler comme contractuel dans l'Education Nationale ! Certains y voient même la disparition programmée des concours, et des professeurs fonctionnaires... Surtout dans une dynamique de non remplacements de départs en retraite, donc, de diminution des postes ouverts au concours.
Enfin, comme beaucoup de réformes aujourd'hui, et notamment celles qui concernent l'enseignement, elle est choquante dans la méthode de mise en oeuvre. Aucune réelle concertation avec les principaux concernés : enseignants, formateurs des IUFM, universitaires, étudiants... Un flou artistique maintenu pendant un certain temps, puis les annonces, elle-même encore assez peu précise, assortie d'un calendrier qui empêche toute discussion, toute négociation et, espèrent-ils, toute protestation. Ainsi, les universités ont appris mi-octobre qu'elles avaient jusqu'au 31 décembre pour envoyer la maquette de ce nouveau master miraculeux. Pour application dès la rentrée prochaine. La date a été repoussé à la mi-février. L'application à la rentrée prochaine pose aussi de sérieux problèmes. Que feront ceux qui préparent les concours cette année et échoueront ? Ils n'auront qu'à recommencer le master à zéro ! Et ceux qui, actuellement en M1, envisagaient de préparer le CAPES l'an prochain ? Si rien ne change, ils devront soit préparer l'écrit en trois mois (il est programmé en janvier) soit recommencer, eux aussi, le master à zéro. Quand la question a été posée au ministère, il a répondu que c'était une bonne remarque, qu'il allait y réfléchir...
Face à ça, plus silencieusement que les lycéens, les personnels des universités se mobilisent. De nombreux UFR ont décidé de ne pas présenter de maquette afin d'enrayer l'application de la réforme et pousser la ministre à un moratoire pour renégocier le contenu de la réforme. Et si rien ne bouge, ce sera peut-être bientôt la grève administrative. Pour tous ceux qui se sentent concerné, une pétition est à signer sur le site du collectif « Sauvons l'Université ». C'est un combat dont l'enjeu est énorme et qui manque cruellement de visibilité, de présence médiatique. Amis blogueurs de gauche qui me lisaient, parlez-en, faites circuler la pétition, c'est urgent ! Et pour approfondir, je vous conseille l'excellent, mais un peu long, texte de Alexis Grelois.
Edit :
j'ai trouvé une vidéo réalisée par SLU qui explique bien les enjeux de cette réforme. A faire circuler !
19:29 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : masterisation, capes, concours, professeur, recrutement, darcos, politique


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