20 septembre 2008

Agent d'entretien (5/5)

affiche_balai_410.jpg

Un steak haché, une boîte de petits-pois-carottes. Mangés en regardant le jité iTéle. Et surtout les Simpsons : les gars musclés-dopés qui battent des records à Beijing, ça m’emmerde moi. Il arrive toujours un moment où mon assiette est vide. Et où je me rappelle le travail qu’il me reste à faire. Encore pleins de poubelles à laver. Du ménage aussi. Je remonte en voiture.


Retour à la case départ. Poubelles d’abord. Le ménage pourra éventuellement attendre demain. C’est toujours aussi agréable. Je reprends mon train-train. Casque sur les oreilles, seau, liquide vert, balai, gants. Et je frotte en apnée. Puis je rentre les poubelles, l’esprit en veille. Trois poubelles par résidence, six résidences. Dix-huit. Un peu de piment, il faut les manœuvrer cette fois, étant donné que le local est dans l’immeuble. Autre conséquence, je dois aussi nettoyer le local. Tâche ingrate. Surtout quand le Mac Do, pas fini, s’étale par terre, éventré. Déjà que leurs frites sont pas spécialement appétissantes en temps normal ; là c’est juste gerbant.
C’est dans ces moments là que je me sens vraiment larbin. Que j’ai l’impression qu’on me prend pour un con. Ou une merde. Les poubelles jetées par terre, pas fermées, parce que c’est fatigant de soulever le sac plein et le couvercle de la benne. Le rouleau de vieille moquette, bien lourd, bien poussiéreux. Les pots de fleurs crevées qui vomissent leur terre. Qui sont ces porcs ? Et si j’étais zélé, je pourrais plonger dans les poubelles de recyclables. Bleu, papier. C’est écrit blanc sur noir, bien gros. Alors comment font-ils pour y balancer des bouteilles en plastique ? Merde alors ! Mais je ne suis pas zélé. Je ramasse les trucs crades parce qu’il faut bien. Les encombrants, je les carre dans un coin, les empile et ils resteront là. Quant au recyclage, c’est pas moi qui sauverais la planète !


Rien de mieux que de nettoyer ces locaux pour me foutre en rogne. Ca marche à chaque fois. Et puis de quoi j’ai l’air comme ça ? Avec mon vieux jean dégueu, mon t-shirt qui ne vaut pas mieux, mes gros gants bleus et mon odeur de poubelle ?  Forcément, c’est toujours dans ces moments là que je croise une nana. Et cette fois encore ça ne manque pas. Plusieurs fois que je la vois celle-là. Blonde bien mignonne. Look de merde en général. Enfin peu importe. Puisque de toute façon, à mon bonjour répond un regard méprisant. De mon côté, plus ça va, plus je méprise aussi. Malgré ce job, je sais qui je suis, je sais ce que je vaux. Et quand on me juge, ou que je crois qu’on me juge, je méprise. Méprise en rogne, mais silencieuse. Car je me tais, toujours. Mes réparties cinglantes, je les gardes pour moi. Car il faut que je bosse.


Laver des poubelles, ça me rend aigri.

 

 

(Fin)

 

 

19 septembre 2008

Agent d'entretien (4/5)

 

affiche_balai_410.jpgAu moment où je m’apprête à fermer cet ersatz de porte, j’entends un gros bruit monter depuis la route. Moteur crachant, freins grinçants, voici les éboueurs. Alors je ne ferme pas. Je dois me préparer pour la pire tâche qui m’incombe. Je n’ai jamais été perché, à l’arrière d’un camion poubelle, mais il se pourrait que mon nez préfère ça à ce qui m’attend. Car quand ils auront vidé mes poubelles dans leur camion, je devrai les laver. Des bennes de plus de 200 litres.


Un autre seau, un autre balai, un autre liquide verdâtre. Et mes mains. Je monte le son et marche vers les poubelles. Ce matin, c’était bleu et noir. Papiers et ordures ménagères. Le papier, on peut penser que c’est propre. Mais les poubelles sont rangées en extérieur. Quand il pleut c’est dans les poubelles et les pubs Lidl ou Carrouf’ scotchées par la flotte au fond, c’est pas mignon. Enfin, ça ne sent presque rien. Moins cool sont les jours où il a fallu sortir le vert. Parce que le vert c’est le verre. Et tous les fonds de liquides se mélangent et stagnent jusqu’à ce que je me penche sur la poubelle. Toutefois, rien ne peut égaler l’exhalaison joyeusement morbide d’une benne d’ordures ménagères. Surtout quand il faut rester de trop longues minutes penché, bras tendus, au-dessus de ladite benne. Malgré mes progrès en apnée, je dois respirer. C’est un plaisir pour les yeux aussi. Une texture qui rappelle les chiottes des soirs de cuites, morceaux compris. Et moi qui dois nettoyer ça…


Je trempe abondamment le balai dans le seau. Je frotte les parois, les morceaux glissent vers le fond. Ça ne brillera pas, mais l’important est d’enlever le plus gros et surtout de désinfecter. Alors je ne fais pas d’excès de zèle. Puis je frotte le fond, encore plus penché. Et balance les morceaux vers le trou qui perce la benne. Il ne me reste qu’à ranger la poubelle et envoyer mes résidus traîner dans le caniveau. Il me reste aussi à laver les deux autres bennes du même acabit et les deux bleues. En pilote automatique je m’y colle. Soutenu par Jim Morrison qui hurle dans mes oreilles.


Quand mes poubelles sont rangées, midi est passé. Je dois encore retourner sur ma première résidence pour finir le travail. Ça attendra bien une heure ou deux. Pour le moment, je vais manger.

 

 

(suite et fin demain)

18 septembre 2008

Agent d'entretien (3/5)

affiche_balai_410.jpgRetour sur le parking. Je remonte en voiture, et c’est parti pour de nouvelles aventures. Sur le trajet, France Info me parle de Géorgie. Ça m’intéresse, mais je n’ai pas le temps d’écouter Monsieur l’Ambassadeur. Deux kilomètres plus loin, je suis arrivé. Je remets le casque sur mes oreilles et relance la musique.


Puis mes actes s’enchaînent, identiques à ceux que je viens d’effectuer ailleurs. Je marche vers le local. Qui n’en est pas un. Ici ce n’est pas une pièce, même petite. C’est un placard. Point de luxuriance donc. Tout est réduit au strict minimum. Deux balais, un seau, une serpillière et un bidon vert. Si j’ai besoin d’autre chose, il faudra que je tape dans les réserves d’une autre résidence. Dans le fond ça ne change rien.


J’attrape le seau, y verse un peu de verdure et ajoute l’eau. Encore. Je me charge comme tout à l’heure, le matériel à vitre en moins. Forcément, puisqu’il n’y a pas de vitre ici ; juste des escaliers extérieurs. Évidemment, ils sont aussi en colimaçon. C’est-à-dire qu’en plus d’êtres bourrés de coins, ils sont bien crades. Et c’est un plaisir d’y opérer en plein hiver. Mais au moins, il n’y a aucun hall à nettoyer.


Je commence. Je monte de nouveau trois étages, un balai à la main. Et je redescends. Ma technique en trois mouvements varie un peu. Je peux régulièrement balancer mon tas de poussière à tous les vents, ce qui facilite ma descente. Rapidement, j’ai fini le premier passage ; c’est ensuite que ça se corse.


Amenée par les vents, scotchés par l’humidité, la poussière est devenue crasse profonde. Incrustée dans un sol granuleux. Alors faut frotter. Bien fort. Et souvent abandonner la serpillière pour gratter directement du poil dur du balai-brosse. Ça fait les bras. Ça fait les dorsaux. Mais surtout ça fatigue. Alors, quand il s’agit de le faire dans un de ces foutus escaliers en colimaçon... Et encore une fois, je me retrouve aux prises avec des traces de chien. Bien installées. J’ai beau frotter, encore et toujours, il en reste toujours quelque chose. J’insiste, mais pas trop. S’ils n’avaient pas de chien, leur escalier serait plus propre. Après tout c’est leur problème. Moi j’ai jamais aimé ces bêtes-là ! Et l’autre qui sort de son appartement en me demandant si son chien n’aboie pas trop fort quand je balaie devant sa porte… Si j’étais moins poli, et surtout si je n’avais pas besoin de ce job pour manger, je lui ferais ravaler son clébard ! Mais je m’écrase et le gratifie d’un « non, non, ça va » pour continuer à frotter. Jusqu’en bas.


Il m’a fallu une bonne demi-heure pour venir à bout de cet escalier. Et j’ai pas le sentiment qu’il soit nettement plus propre qu’avant. Je suis moins fier qu’une heure plus tôt devant ma montagne de poussière. Surtout qu’il faut maintenant que je recommence avec l’escalier suivant. J’en ai fait deux hier. Il ne m’en reste donc plus qu’un. Quatre escaliers, une fois par semaine. Je m’y recolle donc.


La routine bien rodée continue de s’étirer. Et moi de la suivre. Ici, je croise quelqu’un que je ne hais point. C’est que la dame n’a pas de chien. Elle bavarde un peu, m’assomme de banalités. Mais ne salope pas mon travail. Et puis je peux balayer pendant qu’elle parle, un peu seule, des dernières pubs glissées dans sa boîte aux lettres. C’est moi qui les ai mises là hier. Car le bonhomme avec son petit chariot plein de papiers colorés pour consommer, il n’a pas le sésame des cages d’escalier. Sa route vers les boîtes aux lettres est coupée par une infranchissable grille bleue. Alors il laisse son tas, ostensiblement glissé entre les barreaux. À moi d’en faire quelque chose. Selon mon humeur politique du moment, je les répartis dans les boîtes ou non. Souvent, mon aversion pour la publicité fait dévier leur route. Elles filent directement au recyclage. Poubelle bleue. Hier, j’étais d’humeur productiviste, alors madame a droit à sa distraction publicitaire.


Là aussi, je finis mon travail. Alors je remballe. Mon matos sous le bras, je marche encore une fois vers mon placard. Je range comme je peux pour que ça tienne dans un espace aussi réduit. Les balais, têtes en l’air, émergent du seau dont j’ai jeté la flottasse noircie dans le caniveau. Et la serpillière étalée sur les balais afin de sécher un minimum avant mon prochain passage, dans trois jours. Elle sera toujours crade, parce que je ne peux pas la laver. Juste l’essorer.

 

(...à suivre)

 

17 septembre 2008

Agent d'entretien (2/5)

 

 

affiche_balai_410.jpgMoins de dix minutes se sont écoulées depuis que j’ai passé la porte. Je refais la même chose dans l’immeuble suivant. Sans chien toutefois. Ce sera propre quelques heures de plus. Pareil pour la troisième et la quatrième résidence. C’est après que ça change. Mon planning prévoit qu’aujourd’hui je lave couloirs et escaliers des deux dernières. Puisque c’est le planning qui le dit, j’obtempère.


Alors, après un nouveau coup de badge, je grimpe les trois étages, armé de mon balai. Et je redescends. Chaque marche, une à une. L’inventeur de l’escalier en colimaçon n’avait sûrement jamais tenu un balai de sa vie. C’est plein de coins ces trucs-là. En plus, je manque régulièrement de rater une marche pour dégringoler les suivantes. Pourtant on s’habitue à beaucoup de choses. Les escaliers en colimaçon en font partie. Maintenant j’ai chopé le coup de main. Une marche, trois mouvements. Il n’y a plus de poussière. Le premier geste part du coin à l’intérieur de la spirale pour suivre l’angle avec la marche supérieure et traverser ainsi toute la longueur. Les deux autres récupèrent la crasse qui a quitté son coin pour la projeter vers la marche suivante. Ainsi de suite entre chaque étage. En essayant de ne pas tomber. J’ai toujours réussi à éviter la chute, parfois de justesse. L’avantage de l’escalier en colimaçon, c’est qu’en comparaison, les couloirs sont reposants. Finalement, au bout d’une dizaine de minutes, j’ai descendu toutes les marches, mon tas de poussière augmentant sans cesse. C’est comme un accomplissement de le voir grossir. Parce qu’avec leurs revêtements gris-jaune mouchetés de noir qui paraissent toujours sales, j’ai parfois l’impression que mon balayage est superflu. Alors qu’en regardant grossir mon tas, je comprends quelle est mon utilité. Aussi paradoxal que ça puisse paraître, j’aime mieux les bâtiments sales !


Une fois ce tas projeté, lui aussi, sur la chaussée, je remonte les marches. Armé cette fois de la serpillière et du balai-brosse. Alors je hais plus fort encore le colimaçon et son inventeur. Et mon employeur. De nos jours, les ingénieurs en balai ont inventé des tas de trucs ergonomiques, légers, souples. Moi je n’ai rien de tout ça. Que mon balai-brosse et sa bonne vieille serpillière. Ce qui signifie que je dois, en gros, me courber toutes les deux ou trois marches pour remettre la serpillière sur le balai. Sans compter que je dois aussi la mouiller régulièrement. Quelle que soit la météo à l’extérieur, je suis ainsi invariablement en sueur quand j’ai fini cette résidence. Et je dois remettre ça quelques mètres plus loin.


Finalement, en une heure et demie, deux heures peut-être, j’ai fait tout le ménage ici. Il ne reste qu’à ranger et laver les poubelles. Mais les éboueurs ne sont pas encore passés. Alors je vais entretenir d’autres lieux ; je repasserai dans quelques heures.

 

 

(... à suivre)

15 septembre 2008

Agent d'entretien (1/5)

Où j'écris pour le plaisir d'écrire

 

affiche_balai_410.jpgAgent d’entretien. C’est mon job, mon titre. C’est pour ne pas dire concierge. Ou femme de ménage. Parce que, dans le fond, je fais le ménage, je passe la serpillière. Je sors les poubelles, les rentre, les nettoie. Je lave les portes vitrées, secoue les paillassons, époussette le dessus des boîtes aux lettres. Et je change les ampoules grillées. Bref de grands moments de vie. Intenses.

 

 

***

 

C’est le matin. Un café dans le ventre, je roule vers une nouvelle journée. Chaussures de sécurité aux pieds, bon gros jean, vieux t-shirt. Et un trousseau de clés. Rien d’autre n’est nécessaire. Quand j’arrive, à 9 heures, le parking est presque vide. Qui travaille dans une résidence hormis l’agent d’entretien ?

Une fois garé, je passe en mode automatique. La même chose qu’hier, que la semaine dernière. D’abord, la partie humaine de ma journée. Je glisse l’iPod dans ma poche droite et installe le casque dans mes oreilles. Le chef a dit « évites le walkman ». Mais bon, c’est pas lui qui balaie… Alors aujourd’hui, ce sera Socalled, hip-hop Yiddish. Je marche vers le local d’entretien. Tranquillement. Pas question de me presser. Devant la porte, je dégaine l’imposant trousseau. Parmi la vingtaine de clés qui ornent l’anneau, je cherche le numéro quatorze.

Un tour de serrure plus tard, je suis projeté dans un univers de senteurs uniques. Inédites. Un mélange de javel, de lave vitre, de détergent et de surodorant-désinfectant qui pique le nez. Ça, je ne m’y fais pas. Enfin, je fais avec. Aussi exigu que des chiottes de chantier, ce local n’en est pas moins luxuriant. Une caverne d’Ali Baba moderne, où près d’une dizaine de manches à balai sont adossés à une montagne d’ampoules neuves. À côté, on trouve des bidons de toutes sortes. Pour le sol, pour les vitres, pour les poubelles… chaque tâche a son liquide verdâtre. Un escabeau est ramassé dans un coin, tandis qu’une ridicule étagère regorge de tournevis divers, de chiffons et serpillières, de sacs-poubelles. À ses pieds, deux seaux et une pelle à poussière cabossée.

J’attrape un seau, y jette une dose de liquide vert, la recouvre d’eau. Ce sera pour la serpillière. Je choisis deux balais. Il en faut un souple, pour faire un premier passage. Et un dur, pour traîner la serpillière. Un chiffon doux, pour nettoyer les vitres, et le produit qui va avec. Je cale le tout dans une main et brandi le seau plein dans l’autre. Me voici paré pour affronter les six résidences qui entourent le parking.

Ce sont des petits immeubles. R+3. Un hall d’entrée. À laver une fois par jour. Des escaliers et des couloirs. Une fois par semaine. Pour y pénétrer, il faut un badge magnétique, qui commande l’ouverture de la lourde porte vitrée.  Facile quand on est chargé comme je le suis. Je pose mes balais par terre, le seau à côté et fouille une nouvelle fois dans ma poche. Le passage libéré, j’apporte la dernière touche à mon accoutrement. Une paire d’épais gants de plastique. Bleus, élégants.

C’est parti. Flexion ! On plie les genoux, on saisit le paillasson et on soulève ! Les bras bien écartés, pour saisir toute l’envergure du tapis, je le secoue. Nuages de poussière qui piquent les yeux. Allergie aux acariens. Je renifle un coup et lâche le paillasson pour m’attaquer aux vitres. Pourquoi faut-il qu’ils poussent toujours la porte en s’appuyant sur la partie vitrée quand une magnifique poignée de plastique noir s’offre à eux ? Pschitt, de mon pistolet j’arrose la vitre. Un coup de chiffon, et ça brille. Un autre sur les boîtes, adieu la poussière.

Vient alors le moment du balai. C’est sérieux. Méthodiquement, je traîne jusqu’à la sortie tous les moutons qui se sont accumulés ici depuis hier. Pas de pelle à poussière, j’ai déjà les bras assez chargés en sortant du local pour pas m’en encombrer. Alors d’un geste magistral je projette les poussières accumulées jusque sur la chaussée. Reste plus qu’à donner le coup de serpillière. Sauf que. Sauf que voilà le gros moustachu qui sort son chien. Cette espèce de bestiole qui perd ses poils sur le sol que je viens de balayer. Cette sale bête qui se frotte contre les murs. Et forcément, ces murs sont d’un matériau qui accroche tous les poils, cheveux et autres poussières qui s’y collent. Tout serait à refaire. Faut pas déconner. Je plonge les mains dans le seau, tord la serpillière, la ressort pour l’étaler sur le carrelage de l’entrée. Puis je m’empare du balai-brosse. Et je frotte. Quel plaisir de voire les tâches s’effacer. Trace de chaussure mouillée, empruntes de chien, jus de poubelle, rien ne me résiste. Quand j’ai fini ça brille. À part les poils du clébard, désormais agglutinés au sol. Et puis dans quelques minutes, lui et son propriétaire à moustache viendront coller leurs sales pattes sur le sol pas encore sec. Tant pis pour eux. Leur hall attendra demain pour être à nouveau propre. Moi j’ai fait mon job.

 

 

(... à suivre)