11.02.2008
Engels (7/7)
Conslusion
Au fil d’une longue vie, Engels apparaît donc comme indissociablement lié à la naissance du marxisme. Marxisme dont Engels est tout autant le père que Marx. Très tôt, il avait déjà compris un certain nombre d’éléments qui fonde la théorie marxiste et Marx peut écrire « Engels […] était arrivé, par une autre voie, au même résultat que moi ». La théorie marxiste se construit vraiment par des apports réciproques des deux hommes. D’autant plus qu’une sorte de division du travail semblait s’être instaurée entre eux : à Marx d’approfondir l’économie politique, à Engels, la philosophie (dont la dialectique), les sciences et l’art militaire. Et s’ils peuvent sembler parfois diverger, ce n’est qu’exceptionnellement.
Si le marxisme a ainsi traversé le siècle, c’est d’abord parce que dès le départ, il a été une théorie qui se voulait concrète, liée à l’action. C’est pourquoi Engels agit à la fois pour la répandre dans les élites socialistes et pour l’adapter après la mort de Marx. Une analyse attentive des écrits d’Engels suffit rapidement à démonter les soupçons de ceux qui y voient un faussaire de Marx et qui regardent l’action d’Engels plus à la lumière de Staline que de lui-même.
Finalement c’est peut-être en se rappelant que, selon les mots mêmes d’Engels, la théorie qu’il a développée avec Marx « ne fournit pas de dogmes achevés, mais des repères pour une recherche ultérieure et la méthode pour cette recherche », c’est peut-être en faisant ce retour aux sources de l’analyse marxiste qu’on en tirera les meilleurs enseignements pour une réflexion actuelle.
Bibliographie
Sources :
F. Engels, « Introduction », in K. Marx, Les luttes des classes en France, Editions Sociales, 1974, 218p.
K. Marx, F. Engels, Manifeste du Parti communiste, Editions Sociales, 1973, 96p.
Instrument de travail
D. Huisman, Dictionnaire des philosophes, t.1, PUF, 1984, 1385p.
G. Labica, G. Bensussman, Dictionnaire critique du marxisme, PUF, 1982, 941p.
Ouvrages généraux :
P. Ory (dir.), Nouvelle histoire des idées politiques, Hachette, coll. « Pluriel », 1987, 832p.
J. Touchard, Histoire des idées politiques, PUF, 1958, 869p.
Ouvrage spécialisé :
G. Labica, M. Delbraccio (dir.), Friedrich Engels, savant et révolutionnaire, PUF, coll. « Actuel Marx », 1997, 438p.
Sur internet :
Marxists Internet Archive (site proposant de nombreux textes de Marx et Engels)
L'exposé complet au format .pdf :
La pensée politique de Friedrich Engels.pdf17:35 Publié dans Philosophes | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : marx, engels
08.02.2008
Engels (6/7)
II - Révolution et communisme
c) Une conversion au réviosionisme réformiste ?
Peu avant sa mort, Engels publie un texte qui interroge les historiens et les philosophes sur une éventuelle évolution vers une révision du marxisme dans un sens plus réformiste. En 1895, il propose une nouvelle édition de Les luttes de classes en France de Marx en précédant le texte d’une introduction inédite, que l’on considère généralement comme le testament politique d’Engels.
Pour Engels, être socialiste, c’est avant tout proposer une alternative pour une société plus juste et plus humaine. Pour lui seuls comptent les résultats, qui doivent mener à l’émancipation et au bien être de la classe ouvrière. Déjà, dans l’Anti-Dühring, il admet que l’avènement de nouvelles conditions économiques peut entraîner l’abolition des classes. Engels ne semble donc pas opposé a priori à une évolution progressive, à condition que la situation objective le permette.
Dans ce texte de 1895, Engels reprend le problème général de la lutte du prolétariat dans le contexte nouveau. C’est donc un texte qui veut adapter la théorie. Il y rappelle que l’avènement du socialisme est avant tout une affaire de maturité des structures et des mentalités.
Remettant en cause ce qu’il avait écrit avec Marx, juste après les événements, il estime que les révolutions de 1848 et de 1871 ne pouvaient pas être un succès car cette maturité manquait à la société. « La rébellion d’ancien style, le combat sur les barricades, qui, jusqu’à 1848, avait partout été décisif, était totalement dépassé ». Il met ainsi en doute l’efficacité de l’insurrection. D’autant plus qu’il estime que depuis 1848, notamment par les progrès techniques, l’armée s’est considérablement renforcée. Il nuance toutefois ce pessimisme : « Cela veut-il dire que le combat de rues ne jouera plus aucun rôle ? Pas du tout ». Il aura seulement la tâche plus ardue.
Il relève également l’importance des résultats des partis socialistes partout en Europe. Surtout en Allemagne où la social-démocratie reçoit « plus d’un quart des voix exprimées ». Et comme celle-ci progresse, il pense qu’il faut « maintenir sans cesse cet accroissement, jusqu’à ce que de lui-même il devienne plus fort que le système gouvernemental au pouvoir ». Il écrit ainsi, à propos des députés socialistes allemands : « Ils ont transformé le droit de vote […] de moyen de duperie qu’il a été jusqu’ici en instrument d’émancipation ». Et il ajoute, « en utilisant ainsi efficacement le suffrage universel le prolétariat avait mis en œuvre une méthode de lutte toute nouvelle ».
A la lueur de cette hypothèse, il est significatif que ce soit Eduard Bernstein, son exécuteur testamentaire, qui déclenche un an après la mort d’Engels une polémique qui secoue le monde socialiste en professant une thèse révisionniste-réformiste. Bernstein était un proche d’Engels dans les dernières années de sa vie. Il peut ainsi écrire : « Mes positions d’aujourd’hui sont le fruit de longs débats intérieurs, dont Engels n’ignorait rien. Engels n’était pas si sot qu’il exigeât de ses amis une soumission sans réserve ». Dans sa querelle avec les autres socialistes, Bernstein s’appuie de cette manière sur Engels.
Pourtant, si Engels ne l’a pas encouragé à plus d’« orthodoxie », on ne peut pas en conclure qu’il avait fait lui-même tout le chemin qui le séparait d’une réelle conversion au réformisme. A propos de ce texte, Engels écrit à Lafargue : « cette tactique, je ne la prêche que pour l’Allemagne d’aujourd’hui et encore sous bonne réserve. Pour la France, la Belgique, l’Italie, l’Autriche, cette tactique ne saurait être suivie dans son ensemble, et pour l’Allemagne, elle pourra devenir inapplicable demain ».
Finalement, dans ce texte, Engels semble effectivement entrevoir la possibilité d’atteindre la société communiste en utilisant le système parlementaire. Mais seulement dans certaines situations, et sans pour autant abandonner la voie insurrectionnelle. Et en tout état de cause, l’Etat ne doit pas survivre tel qu’il est aujourd’hui, instrument de domination et d’exploitation.
18:55 Publié dans Philosophes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : marx, engels, révolution, révisionnisme, réformisme, marxisme
06.02.2008
Engels (5/7)
II - Révolution et communisme
b) Révolution et dictature du prolétariat
Comme on l’a vu précédemment, les révolutions interviennent toujours quand, dans leur développement, les forces de production matérielle se trouvent en contradiction avec les rapports de production. Les révolutions sont donc toutes définies au niveau de l’infrastructure (mode de production), mais entraîne immanquablement une transformation de la superstructure. Ainsi, toutes les révolutions sont sociales puisque la première étape en est un bouleversement des rapports sociaux. Toutefois elles sont partielles tant qu’elles n’universalisent pas les rapports sociaux et se contentent de substituer la domination d’une classe à la domination d’une autre. Par exemple, la Révolution française est bien sociale, mais en substituant la domination bourgeoise à celle de la noblesse, elle n’est que partielle.
La seule révolution qui peut être totale est celle qui sera menée par une classe caractérisée par une désappropriation absolue et une perte totale de toute particularité. C’est-à-dire le prolétariat. La révolution prolétarienne supprimera les séparations entre les hommes, abolira toute forme d’appropriation privative, toute forme de travail divisé et aliéné… entre d’autres termes, les classes et la lutte des classes. Elle ne sera pas seulement une nouvelle étape de l’histoire, elle la renouvellera de fond en comble.
Comment doit avoir lieu la révolution ? Engels ne refuse pas la violence. Dans son Anti-Dühring, il explique qu’elle est un « instrument grâce auquel le mouvement social l’emporte et met en pièces des formes politiques figées et mortes ». Après la répression féroces des journées de juin 1848 en France, Engels considère cependant qu’« il avait été prouvé que l’invincibilité d’une insurrection populaire dans une grande ville était une illusion » (Révolution et contre-révolution en Allemagne, 1852). Il est alors convaincu que la révolution ne pourra se dérouler sans bain de sang que si l’armée bourgeoise est au préalable neutralisée. En expert militaire, la famille Marx le surnomme « Général », il estime qu’il est nécessaire de briser l’armée bourgeoise, sans quoi la révolution échouera dans un bain de sang. Pour ça, il imagine une action légaliste, utilisant le système parlementaire pour promouvoir la conscription et augmenter l’influence socialiste au sein de l’armée. « Le militarisme domine et dévore l’Europe » écrit-il dans l’Anti-Dühring, « la concurrence des divers Etats entre eux les oblige d’une part dépenser plus […] donc à accélérer l’effondrement financier, d’autre part à prendre de plus en plus au sérieux le service militaire obligatoire et, en fin de compte, à familiariser le peuple tout entier avec le maniement des armes, donc à le rendre capable de faire à un moment donné triompher sa volonté […]. Et ce moment vient dès que la masse du peuple […] a une volonté. A ce point, l’armée dynastique se convertit en armée populaire […]. Et cela signifie l’éclatement par l’intérieur du militarisme et, avec lui, de toutes les armées permanentes ». Il précise que l’augmentation de l’influence socialiste au sein de l’armée doit se faire par un travail d’éducation et de propagande.
Cette longue préparation est l’attente d’un rapport de force favorable au prolétariat qui permettra de livrer le combat décisif. En vue de celui-ci, Engels se fait tacticien de l’insurrection : « Attaquez vos adversaires à l’improviste, pendant que leurs forces sont éparpillées, préparez de nouveaux succès, si petits soient-ils, mais quotidiens ; maintenez l’ascendant moral » (Révolution et contre-révolution...). C’est ainsi que la révolution pourra recevoir le soutien d’éléments vacillants et pousser l’ennemi à la défaite.
Enfin, avant l’avènement de la société communiste, la révolution doit en passer par une phase de dictature du prolétariat. Le Manifeste explique que « la première étape dans la révolution ouvrière est la constitution du prolétariat en classe dominante […]. Ceci, naturellement ne pourra s’accomplir au début que par une violation despotique du droit de propriété et du régime bourgeois de production ». Il doit s’agir d’une phase de transition pour effacer les stigmates de l’ancienne société et réprimer ses adversaires. Elle a pour rôle de supprimer les classes et l’exploitation. La Commune de Paris inspire Marx et Engels sur la forme que doit prendre la dictature du prolétariat. Il lui reconnaisse en effet quatre vertus : elle arme le peuple ; elle s’établit comme un seul corps agissant, à la fois législatif, exécutif et judiciaire ; elle démantèle la machine répressive d’Etat ; elle organise la production nationale. Toutefois, pour les mêmes raisons qu’ils s’abstiennent de définir précisément l’organisation de la société communiste, Marx et Engels ne précisent vraiment ni la durée ni l’organisation de cette phase transitoire.
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05.02.2008
Engels (4/7)
II - Révolution et communisme
a) La société communiste
De la révolution doit surgir « une association où le libre développement de chacun est condition du libre développement de tous » peut-on lire dans le Manifeste. Cependant, que ce soit dans ce texte ou ailleurs, ni Marx, ni Engels ne décrivent précisément l’organisation société communiste. Cette absence est pleinement consciente et volontaire et quand on leur pose la question de l’organisation de cette société, leurs réponses sont toujours évasives. En effet, ils considèrent qu’il serait absurde d’imaginer maintenant, dans un univers moral conditionné par le mode de production capitaliste, une organisation précise d’une société sans classes. C’est justement cette précision dans la description de l’organisation qui fait dire à Engels que le socialisme français, celui de Saint-Simon et Fourier, est un « socialisme utopique ».
Toutefois, Marx et Engels ne sont pas totalement muets sur ce sujet. L’un des points essentiels est le « dépérissement de l’Etat ». Dans l’Origine de la famille…, Engels écrit : « La société qui réorganisera la production sur la base d’une association libre et égalitaire des producteurs reléguera toute la machine d’Etat là où sera dorénavant sa place : au musée des antiquités, à côté du rouet et de la hache de bronze ». La disparition de l’Etat n’est pas seulement nécessaire, elle est inéluctable. Engels écrit ainsi dans une lettre à August Bebel : « avec l’instauration du régime socialiste l’Etat se dissout de lui-même et disparaît ». Toutefois, Marx et Engels n’imaginent pas une société sans autorité. Engels s’en prend par exemple à la chimère anarchiste dans une lettre à F. Cuno (1872): « Comment les gens veulent faire tourner une usine, rouler un train, conduire un navire sans une volonté qui décide en dernière instance, cela ils ne nous le disent pas ». En fait, une fois la société socialiste réalisée, « le pouvoir public perd son caractère politique » écrivent les deux hommes dans le Manifeste, « le pouvoir politique à proprement parler, est le pouvoir organisé d’une classe pour l’oppression des autres ». C’est finalement l’Etat comme instrument d’oppression et de violence qui doit disparaître. Il doit laisser sa place à une organisation associant les producteurs de manière libre et égalitaire.
Malgré leur volonté de se démarquer des « socialistes utopiques », on remarque néanmoins que leur influence n’est pas nulle. Engels finit d’ailleurs par la reconnaître en ce qui concerne leur vision de l’avenir communiste. La différence se situe en réalité davantage dans la méthode pour réaliser l’avènement de la société sans classes.
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03.02.2008
Engels (3/7)
I - Classes et lutte des classes
b) La lutte des classes
Ecrit en 1848 par Marx et Engels, le Manifeste du Parti communiste commence sa première partie par une phrase désormais célèbre : « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de luttes de classes ». Le paragraphe suivant explicite cette idée : « Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître de jurande et compagnon, bref oppresseurs et opprimés, en opposition constante, ont mené une lutte ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée, une lutte qui finissait toujours soit par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit par la disparition des deux classes en lutte ». L’opposition entre bourgeoisie et prolétariat qu’Engels voyait en Angleterre en 1844, les deux hommes l’ont approfondie, systématisée pour en faire une grille de lecture qu’ils utilisent dans leur analyse de l’histoire. C’est le matérialisme historique, qui leur permet d’affirmer la permanence et le caractère inéluctable de la lutte des classes.
Avec le matérialisme historique, les faits historiques de base, les fondements de l’histoire, sont les forces productives et leur développement. L’homme est fondamentalement un complexe de besoins qui se satisfont d’abord par la nature puis par le travail productif. A partir de ce constat, l’analyse marxiste distingue infrastructure et superstructure. L’infrastructure, c’est le mode de production, c'est-à-dire dire la conjonction des forces productives et des rapports sociaux qui en découlent. La superstructure, c’est l’ensemble des formations sociales de la conscience, morale, institution, idéologie. C’est l’infrastructure qui détermine la superstructure. Les idées du prolétariat naissent de son exploitation, et celles de la bourgeoisie de sa domination, avec par exemple pour fonction de légitimer l’ordre social.
Toutefois dans ces cadres, rien n’est figé. Les forces productives évoluent, grâce notamment à la technique, et finissent par se trouver en décalage avec les rapports sociaux. Et finalement, le décalage devient trop important, entraînant une révolution. Ainsi, le monopole politique de la noblesse française ne pouvait plus tenir face à la croissance exponentielle de la bourgeoisie qui tend à avoir le monopole du pouvoir économique. Et la bourgeoisie finit par renverser la noblesse par la Révolution française de 1789 qui transforme la société pour mettre les rapports sociaux en phase avec l’état des forces productives.
Le rapport de production le plus important est la division de la société en « classes ». Ces classes vivent dans un rapport d’ « exploitation » : la classe oppressante s’appropriant le surplus du travail de la classe opprimée. Dans le système esclavagiste, le maître s’approprie la totalité du travail de l’esclave, tout en étant obligé de lui en restituer une partie pour qu’il puisse survivre. Dans le mode de production capitaliste, l’ouvrier a l’illusion que son salaire paie son travail. Mais en réalité, une partie de son travail, la « plus-value », est appropriée par le capitaliste sous forme de profit.
Cette réalité matérielle de l’exploitation est la lutte des classes elle-même. Comme on l’a vu, le mode de production capitaliste tend à réduire la société à deux classes, le prolétariat dépossédé et la bourgeoisie possédante, simplifiant ainsi la lutte des classes à la «seule opposition entre capitalistes et ouvriers » qu’Engels avait relevée dès 1844.
Il convient toutefois de préciser que ni pour Marx, ni pour Engels, la lutte des classes n’est une fatalité. Ainsi, Engels nuance, dans une autre note à l’édition de 1888 du Manifeste, le caractère absolu de la phrase « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de luttes de classes ». Il ne s’agit en fait que de « l’histoire transmise par les textes ». Il s’appuie notamment en 1888 sur des nouvelles recherches d’histoire et d’ethnologie, postérieurs à la rédaction du Manifeste, pour expliquer que « la commune rurale avec possession collective de la terre, a été la forme primitive de la société depuis les Indes jusqu’à l’Irlande » et il ajoute, plus loin : « Avec la dissolution de ces communautés primitives commence la division de la société en classes distinctes, finalement opposées ». L’homme a donc vécu à un moment dans une société sans classe, et donc sans lutte de classes. Il développe la description de ce processus dans L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat (1884).
Enfin, la lutte des classes qui a court aujourd’hui n’existera pas toujours. Le sens de l’histoire, tel que le matérialisme historique permet de l’analyser, est justement l’abolition de cette lutte. En effet, quand la lutte des classes aura atteint son paroxysme, la révolution adviendra qui permettra l’avènement d’une société communiste sans classes.
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01.02.2008
Engels (2/7)
I - Classes et lutte des classes
a) Une société de classes
Dans l’analyse marxiste, l’économie capitaliste est essentiellement composée de deux classes, le prolétariat et la bourgeoisie. Il existe bien d’autres groupes : la noblesse féodale, la paysannerie, les classes moyennes, l’artisanat. Mais alors que toute la société est déterminée par les forces productives et les rapports de productions, ces groupes n’ont pas de signification réelle quant à l’état des forces productives. De plus, ils sont quasiment amenés à disparaître dans la société capitaliste.
Très tôt, Engels analyse la société en termes de classes. Dès 1844, il écrit la Situation de la classe laborieuse en Angleterre. Quand il le publie, il est à Manchester depuis deux ans, où il travaille dans la firme de coton fondée par son père. Bien qu’il soit le fils du patron, il se soucie aussitôt des opprimés et écrit de nombreux articles dans la presse « avancée ». Déjà dans ces articles, il souligne que si l’industrie, enrichit le pays, elle créée « une classe de non possédants, de gens absolument pauvres ». A la moindre récession, « tous sont privés de pain » et devant le dénuement total qui risque de s’instaurer « à brève échéance », une révolution est à envisager.
Dans la Situation de la classe laborieuse…, il ne se contente pas de décrire la situation des travailleurs, mais mène une analyse de la société anglaise et du rôle qu’y tient la classe ouvrière. Engels utilise les apports de certains théoriciens, des témoignages d’industriels, des rapports parlementaires, mais il écrit surtout en s’appuyant sur son expérience personnelle et adopte le point de vue ouvrier.
La classe ouvrière apparaît avec l’invention des premières machines, notamment dans le domaine du coton. En effet, autrefois, le tissage se faisait à la campagne, comme activité d’appoint, par des petits propriétaires. Désormais, cette activité regroupe des ouvriers qui quittent leurs terres pour ne se donner qu’au tissage. Cette évolution crée des villes industrielles, peuplées d’ouvriers et tandis que leur nombre s’accroît, leurs conditions de vie se dégradent et ils perdent toute propriété et toute sécurité. Ce mouvement qui apparaît dans l’activité cotonnière s’étend à la majeure partie de l’économie. Enfin, cette classe ouvrière absorbe les couches inférieures de la classe moyenne et l’artisanat, résumant la population à « la seule opposition entre capitalistes et ouvriers ». Au terme de ce processus, la classe ouvrière est un ensemble unifié, composée d’hommes et de femmes ne possédant rien. Ils dépendent entièrement de leur salaire, qui varie au gré de la loi de l’offre et de la demande, vivent donc dans des conditions instables. S’il n’est pas le premier à avoir vu une classe ouvrière, Engels est le premier à la voir ainsi unifiée, avant même Marx.
Ainsi, avant sa rencontre avec Marx, Engels a déjà développé une analyse approfondie de la société en termes de classes. Et cette analyse est sensiblement la même qui prévaudra pour les deux hommes. Engels, dans une note à l’édition de 1888 du Manifeste du Parti communiste, définit brièvement le prolétariat : il est « la classe des ouvriers salariés modernes qui ne possèdent pas de moyens de productions et en sont donc réduits à vendre leur force de travail pour pouvoir subsister ».
Engels affirme que la société n’est plus que « la seule opposition entre capitalistes et ouvriers ». Il y a donc face à la classe ouvrière une autre classe, la bourgeoisie. Celle-ci possède les moyens de production et le monopole des moyens d’existence, elle vit de son capital en louant le travail de l’ouvrier.
Plus tard, les deux amis expliquent l’origine de la domination de la bourgeoisie. Celle-ci naît des grandes transformations des forces productives : la navigation qui étend les marchés et les matières premières, l’extension du commerce, les progrès techniques… Maîtresse des moyens de production, la bourgeoisie devient détentrice du pouvoir politique exclusif, dans une société où les rapports sociaux sont fondés sur l’argent. Dans la même note à l’édition de 1888 du Manifeste du Parti communiste, Engels la définit comme « la classe des capitalistes modernes qui possèdent les moyens sociaux de production et utilisent du travail salarié ».
Dès 1844, Engels avait posé un des fondements de l’analyse marxiste, la division de la société en deux classes antagonistes.
23:05 Publié dans Philosophes | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : classes, marx, engels, prolétariat
31.01.2008
Friedrich Engels, co-fondateur du marxisme (1/7)
Encore une fois, je publie ici un exposé que je viens de présenter à la fac. Cette fois, un exposé pour le cours d'histoire des idées politiques : la pensée politique de Friedrich Engels. Là aussi, c'est trop long pour tenir en une seule note, donc ce sera un exposé en sept épisodes.Comme pour le précédent exposé, le texte complet sera disponible en pdf à la fin de la dernière partie.
Après les partiels, j'essaierai des faires des rapides présentations d'autres philosophes socialistes (Saint-Simon, Proudhon...) et libéraux (Constant, Tocqueville...) du XIXe.

Introduction
Friedrich Engels est un philosophe allemand né en 1820 et mort en 1895. Il est le fils d’un riche industriel du textile qui le pousse à arrêter ses études pour se former au métier des affaires. En 1841, le jeune Engels se rend à Berlin pour un an afin de faire son service militaire. Il se rapproche alors des « jeunes hégéliens ». Pendant cette première période, il publie déjà quelques articles où il dénonce les relations sociales dans l’industrie textile, s’oppose à l’absolutisme prussien. Il semble qu’il commence à adopter des idées communistes en 1842, peu de temps avant que son père ne l’envoie dans son usine de Manchester. Sur le chemin de Manchester, il rencontre Karl Marx pour la première fois, mais sans qu’une relation ne se crée entre les deux jeunes hommes. A Manchester, en même temps qu’il travaille pour la filature Ermen & Engels, il est le correspondant de La Gazette rhénane pour laquelle il rédige plusieurs articles, notamment sur la condition ouvrière. Dans la ligne de ces enquêtes, il publie en 1844 La situation de la classe laborieuse en Angleterre. C’est à Paris en 1844, que la grande amitié entre Engels et Marx voit le jour. De cette rencontre, Marx dira plus tard : « Nous constatâmes notre complet accord sur toutes les questions théoriques, et c’est de cette époque que date notre collaboration ».Quand Marx doit s’installer à Londres pour fuir Paris l’année suivante, c’est essentiellement grâce à la générosité d’Engels que la famille Marx survit. Engels continue à travailler dans l’usine de Manchester jusqu’en 1870. Il s’installe ensuite à Londres pour militer à plein temps avec son ami.
Leur collaboration dure près de quarante ans, jusqu’à la mort de Marx en 1883. Engels est un érudit, parle plusieurs langues et connaît le système capitaliste de l’intérieur ; il met ces qualités au service de leur réflexion commune. Ils ont une correspondance soutenue à travers laquelle ils se soumettent respectivement leurs idées, Engels n’hésitant pas à exercer son esprit critique sur les propositions que lui fait son ami. Ils écrivent de nombreux livres ensemble, comme le Manifeste du Parti communiste ouL’idéologie allemande. Engels publie aussi quelques textes sous le nom de Marx pour que celui-ci en touche les droits. Et leurs ouvrages individuels respectifs sont toujours influencés par cette relation. Enfin, après la mort de Marx, il se fait son éditeur. Il propose des rééditions de ces ouvrages, qu’il agrémente régulièrement de préfaces, il supervise les traductions, il met en ordre les notes de Marx pour publier les livres II et III du Capital, tout en continuant à publier ses propres livres.
A observer leur œuvre, il est difficile de démêler ce que leur théorie doit à Engels de ce qu’elle doit à Marx. Ensemble ils ont construit une théorie qui est plus influente que n’importe quelle autre sur les cultures socialistes, le marxisme. Au-delà de l’écrit, Engels s’est efforcé d’élargir au maximum leur audience. Les deux hommes dominent la Ière et la IIe Internationale et Engels correspond avec les socialistes les plus influents de tous les pays d’Europe, de Lafargue en France à Kautsky et Bernstein en Allemagne, aidé par sa maîtrise des langues. Il a ainsi formé la première génération des marxistes.
Son influence sur le marxisme est pourtant régulièrement remise en cause. Certains lui reprochent d’avoir déformé la pensée de Marx après sa mort pour en faire une doctrine, voire un dogme. Allant même parfois jusqu’à lui reprocher les dérives stalinienne, maoïste et autres expériences sanglantes menées au nom du marxisme. Pourtant, quelques mois avant sa mort, Engels écrivait encore : « Toute la façon de penser de Marx ne constitue pas une doctrine mais une méthode. Elle ne fournit pas de dogmes achevés, mais des repères pour une recherche ultérieure et la méthode pour cette recherche ».
A travers les écrits de celui qui a formé la plupart des marxistes de la fin du XIXe siècle et qui fut en « accord total dans tous les domaines théoriques » avec Marx, nous essaieront de définir les grandes lignes du marxisme. En mettant en avant les apports d’Engels et en soulignant, quand elles existent, les spécificités et les divergences entre sa pensée et celle de Marx. Dans cette optique, nous verrons d’abord la vision marxiste de la société avant de se pencher sur la manière dont Engels appréhende la révolution.
12:30 Publié dans Philosophes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Marx, Engels, communisme, marxisme

