09.07.2008
Léninisme (3/8)
I - La société capitaliste
b) L'Etat capitaliste
Dans cet extrait, comme dans l’ensemble de l’Etat et la Révolution, Lénine revient beaucoup sur l’Etat. Pour le définir et identifier son rôle dans le système capitaliste, puis pour annoncer son dépérissement. Rien que dans ces quelques paragraphes, il emploie le terme « Etat » quatre fois. L’Etat est considéré par Lénine comme un « appareil spécial de contrainte » (l. 35). Quelques pages plus tôt, il s’appuie sur Engels pour expliquer ce qu’est l’Etat. Engels a écrit que l’Etat est « un produit de la société à un stade déterminé de son développement ». L’Etat est le fruit d’une histoire régie par la dialectique matérialiste et Lénine précise, « l’Etat est le produit et la manifestation de ce fait que les contradictions de classes sont inconciliables ». L’Etat, qui n’existait pas avant la division de la société en classes, est né et s’est affermie avec celles-ci. L’insistance sur le rôle de « contrainte » de l’Etat contredit ceux que Lénine appelle « les idéologues bourgeois » qui considèrent que l’Etat est un « organe de conciliation de classe ». L’Etat se veut au-dessus de la société et donc au-dessus et en dehors des classes. Mais ce n’est qu’une apparence. S’il est bien « né du besoin de réfréner les classes » comme le concède Lénine, son apparition dans le contexte de la lutte des classes en fait « l’Etat de la classe la plus puissante ». En réalité, selon Lénine, l’histoire de l’Etat est régie par les lois universelles de la dialectique. C’est pourquoi il participe à l’instauration d’un ordre correspondant à la classe dominante de l’époque. Ainsi, l’Etat de la période capitaliste est l’Etat bourgeois. Il légalise et légitime l’exploitation capitaliste, la règle, la renforce et la maintient.
L’Etat est « contrainte » également par son usage de la force armée, par l’intermédiaire de la police et de l’armée permanente. C’est cette force armée qui permet au système bourgeois de se maintenir alors que la classe des exploiteurs est minoritaire. Cette force a en outre pour effet d’empêcher que la lutte des classes se fasse par les armes de la part du prolétariat, ce qui aurait pour conséquence un « transformation révolutionnaire » de la société. Mais elle ne peut, comme elle le prétend, empêcher les infractions aux règles de la vie sociale car, affirme Lénine, « la principale cause des infractions aux règles de la vie sociale, c’est l’exploitation », et comme on l’a vu, l’exploitation est entretenue par l’Etat. Celui-ci a aussi des fonctions culturelles et idéologiques, par exemple, l’enseignement est pénétré par l’idéologie de la classe dominante et sert de légitimation à l’oppression.
Cette vision très négative de l’Etat se traduit aussi dans la perception de la « démocratie capitaliste » (l. 1). Car la démocratie est d’abord une forme d’Etat. Il reconnaît dans ce livre que « la société capitaliste […] nous offre une démocratie plus ou moins complète en république démocratique ». Mais cette démocratie est limitée. D’abord parce qu’elle ne remet pas en cause l’exploitation capitaliste, ce qui permet à Lénine d’affirmer qu’elle « reste toujours une démocratie pour la minorité, uniquement pour les classes possédantes ». En effet l’exploitation fait que la grande majorité de la population est trop accablée par le besoin pour pouvoir s’intéresser à la démocratie et à la politique. Sur les élections, il reprend ainsi une formule de Marx pour expliquer que « on autorise les opprimés à décider périodiquement, pour un certain nombre d’années, quel sera, parmi les représentants de la classe des oppresseurs, celui qui les représentera et les foulera aux pieds au Parlement ». Enfin, la législation élimine invariablement une partie de la population, ne serait-ce que les femmes. C’est donc une démocratie purement formelle que la démocratie capitaliste.
Finalement, l’Etat est la conséquence de la lutte des classes et l’instrument de l’oppression de la classe exploitée par la classe exploiteuse. Et l’Etat bourgeois est l’ensemble des moyens de répressions mis au service de la bourgeoisie pour maintenir sa domination sur le prolétariat. A ce titre l’Etat bourgeois doit être détruit. Non seulement l’Etat bourgeois, mais aussi l’Etat dans l’absolu. Mais avant de dépérir, l’Etat doit connaître une ultime forme, la dictature du prolétariat.
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18.06.2008
Léninisme (2/8)
(C'est reparti)
I - La société capitaliste
a) Une société de classes
L’analyse marxiste se fonde sur une vision de la société capitaliste comme une société de classes, terme qui revient aux lignes 23 et 38. Lénine définit brièvement cette notion de classe comme l’existence d’une « distinction entre les membres de la société dans leurs rapports avec les instruments de production » (l. 24). C’est une analyse matérialiste, qui cherche dans la réalité matérielle les raisons des problèmes sociaux et de la division de la société. Pour Lénine donc, cette division naît dans les rapports de production, qui placent à des niveaux différents ceux qui possèdent les moyens de production et les autres. Ces rapports de production sont en réalité des rapports d’exploitation. Lénine explique que l’exploitation réside dans « l’esclavage salarié » (l.17). Le salariat est pour Marx et ses héritiers une forme sociale qui fait du travailleur une marchandise et qui le prive du fruit de son travail au profit du capitaliste, propriétaire des moyens de production. Profit qui existe par la production par les travailleurs d’un surproduit accaparé par les capitalistes. C’est la théorie de la plus-value approfondie par Marx dans le Capital et c’est là que réside l’ « exploitation des masses » (l.40).
Pour Lénine, « la principale cause des infractions aux règles de la vie sociale, c’est l’exploitation des masses, la misère et les privations de ces masses » (l. 39). Mais ce rapport économique d’exploitation n’est pas seulement la cause des infractions de la vie sociale, il a surtout comme conséquence sociale directe de diviser la société en deux classes antagonistes. Une classe dominante à l’égard de laquelle Lénine est virulent, parlant de « capitalistes exploiteurs » (l.8), d’ « oppresseurs » (l.10), ou encore « des oppresseurs, des exploiteurs, des capitalistes » (l.16). Cette classe dominante c’est la bourgeoisie, définie par Engels comme « la classe des capitalistes modernes qui possèdent les moyens sociaux de production et utilisent du travail salarié ». Face à elle, exploité par elle, le prolétariat. Dans cet extrait, Lénine utilise trois fois le mot « prolétariat », pour en appeler à sa dictature. Il parle aussi des « opprimés » (l. 10), des « pauvres » et du « peuple » (l. 14) ou encore des « masses » (l. 41). Là encore, Engels nous donne une définition simple : le prolétariat est « la classe des ouvriers salariés modernes qui ne possèdent pas de moyens de productions et en sont donc réduits à vendre leur force de travail pour pouvoir subsister ». Il est l’inverse de la bourgeoisie. Le prolétaire est alors ce travailleur devenu marchandise, accessoire de la machine, une chose abstraite et interchangeable. L’exploitation d’une classe par une autre est donc un antagonisme entre deux classes sociales, antagonisme qui n’est autre que la lutte des classes. Dans cette idée, centrale pour le marxisme, l’histoire est régie par l’opposition entre deux classes, l’une étant exploitée par l’autre, et les grandes phases de l’histoire sont marquées par des révolutions qui voient le renversement de la classe dominante par la classe exploité. Cette lutte des classes doit finalement mener à la dictature du prolétariat qui permettra l’avènement d’une société sans classe donc sans lutte de classes.
A cette thèse classique, Lénine doit apporter un important aménagement, car bourgeoisie et prolétariat sont loin d’être les seules classes en présence dans la Russie du début du XXe siècle. En effet, le prolétariat y est rare et concentré, alors que l’écrasante majorité de la population est rurale. Pour réussir la révolution, le prolétariat doit donc absolument s’allier avec les masses paysannes, tout en popularisant la doctrine marxiste pour entraîner les paysans révolutionnaires au-delà de leur principal objectif qui est le renversement de la grande propriété foncière. Pour cela, le mouvement révolutionnaire doit être mené par la classe ouvrière qui entraîne la paysannerie.
Cette société capitaliste va de pair avec l’Etat, structure dont le marxisme fait un élément à part entière de la lutte des classes.
(Pour les plus consciencieux, je scannerai le texte à commenter dès que je passe devant mon scanner...)
21:12 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : marx, engels, marxisme, lénine, léninisme, communisme, état
03.06.2008
Léninisme (1/8)
Je vous refait le coup de vous mettre un exposé. Deux nouveautés cette fois. D'abord c'est un commentaire de texte, mais comme c'est un texte qui permet de faire le tour des idées de Lénine à la veille de son arrivée au pouvoir, j'ai pensé que ça pourrait en intéresser certains. Ensuite, c'est un travail que je n'ai pas fait seul, mais que j'ai préparé et présenté avec Christophe, pote de cours. Pour changer, j'écrit sur une référence de gauche. Promis, un jour je traverserai l'échiquier politique.
Je commence par l'introduction, forcément. Je scannerais le texte plus tard, pour l'instant, je vais manger et je fuis en partiel. Bonne lecture !
Vladimir Ilitch Oulianov, dit Lénine, est un penseur politique russe, révolutionnaire et homme d’Etat. Il est né à Simbirsk en 1870 et mort à Gorki en 1924. La mort de son frère, pendu pour sa participation à une tentative d’assassinat contre le tsar Alexandre III en 1886 le marque beaucoup. Elle lui apprend qu’au terrorisme des nihilistes, il faut préférer une action politique minutieusement organisée. Dès 1887 il est repéré pour ses idées politiques puisqu’après quelques mois seulement de droit à l’université de Kazan, il en est exclu pour avoir pris part à une manifestation. En 1893, il s’installe, jeune avocat, à Saint Petersbourg où il se retrouve en contact avec des cercles d’intellectuels marxistes, et se fait déjà polémiste contre les chefs populistes. Arrêté avec toute l’équipe d’un journal qu’il venait de fonder, il est exilé en Sibérie entre 1897 et 1900. Six mois après en être revenu, il fuit la Russie et s’installe à Genève où il fréquente de nombreux socialistes russes et étrangers. Il y créé avec Plekhanov le premier journal marxiste russe, Iskra. Il y lutte contre les populistes et les « marxistes légaux » qui limitent l’action de la classe ouvrière à des revendications économiques ; il leur oppose un marxisme violent, qu’il baptise « marxisme révolutionnaire ». Il formule petit à petit une théorie originale du Parti et de son rôle d’organisation dans le combat révolutionnaire du prolétariat. Théorie qui se trouve au centre de Que faire ? qu’il écrit en 1902. La question du parti est au centre de la division à partir de 1903, du Parti Ouvrier Social-Démocrate de Russie entre des bolcheviks qui le suivent et les mencheviks qui se rassemblent derrière Martov. Il rentre en Russie à l’occasion de la révolution de 1905, et cet épisode est l’occasion pour lui de s’opposer une nouvelle fois aux mencheviks en affirmant que le prolétariat devrait garder le contrôle de la révolution démocratique bourgeoise en combattant pour la réalisation de la démocratie prolétarienne. Il s’exile à nouveau quand à la réaction l’emporte en Russie. Sa lutte contre les mencheviks se poursuit et amène à la véritable scission puis la fondation du journal du parti bolchevik, la Pravda. Quand arrive la première guerre mondiale, il s’attaque aux socialistes qui se rallient aux gouvernements d’union nationale et prône la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile. En février 1917 éclate une nouvelle révolution en Russie. Lénine est de retour en avril pour s’exiler à nouveau face à la chasse aux bolcheviks déclenchée par Kerenski au lendemain des journées insurrectionnelles de juillet 1917. Réfugié en Finlande, c’est à ce moment que Lénine écrit l’Etat et la Révolution, dont le texte que nous allons commenter est extrait.
Dans ce livre, Lénine entend examiner, comme il le dit lui-même dans la préface, « la doctrine de Marx et d’Engels sur l’Etat ». Cette affirmation d’orthodoxie est à comprendre dans le sens polémique de l’ouvrage. Car ce texte est aussi écrit pour contrecarrer l’argumentation des mencheviks, des socialistes révolutionnaires, des opportunistes. La première cible en étant l’allemand Karl Kautsky. Pour cela, le livre est ponctué de nombreuses et longues citations de Marx et d’Engels censées démontrer que le vrai marxiste est bien Lénine. C’est un argumentaire pédagogique, souvent répétitif qui prône la violence révolutionnaire pour briser l’Etat bourgeois et instaurer la dictature du prolétariat. Cette œuvre fondamentale est donc un texte de circonstance en même temps qu’une théorie générale de l’Etat et de la révolution. Quand survient la deuxième vague révolutionnaire en octobre 1917, l’ouvrage n’est pas terminée et ne le sera jamais. Dans la postface, il écrit qu’ « il est plus agréable et plus utile de faire l’expérience d’une révolution que d’écrire à son sujet ». Ce livre est l’un des plus lus de Lénine, avec Que faire ? et L’Impérialisme stade suprême du capitalisme.
Ce texte est extrait du chapitre cinq de l’Etat et la révolution, chapitre intitulé « Les bases économiques de l’extinction de l’Etat », dans un paragraphe traitant de « la transition du capitalisme au communisme ». Ce texte peut être divisé en quatre parties. D’abord, Lénine explique que la transition ne peut être que la dictature du prolétariat (l. 1-8), qu’il définit ensuite (l. 9-20). Puis, il décrit la société communiste comme une société de liberté et de démocratie parfaite (l.21-28), avant de s’attarder sur la question du dépérissement de l’Etat (l. 29-44).
Dans ce passage de l’Etat et la Révolution, c’est tout le processus historique que l’on observe, ce qui nous interroge sur la manière dont Lénine appréhende la société capitaliste, la société communiste, et la nécessaire transition entre la réalité présente et le futur espéré. Nous verrons donc successivement ces trois éléments, la société capitaliste, la dictature du prolétariat et la société communiste.
12:15 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note | Tags : histoire, politique, lénine, marx, engels, staline, communisme
25.03.2008
Qu'est ce que l'égalité ?
Egalité. Voilà un mot qu'on connaît bien. Il est de notre devise, "Liberté, Egalité, Fraternite", de notre fièrement nationale Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen (DDHC pour les intimes) où les hommes "naissent et demeurent libres et égaux en droit". Il est l'un des mots les plus importants du vocabulaire de la gauche.
Mais, c'est quoi l'égalité ?
Laissons de côté l'égalité "identité" dont révèrent certains utopistes du XIXe siècle qui pensait que l'avenir de l'homme serait quand même meilleur si on devenait tous les mêmes. Oublions aussi pour le moment l'égalité d'une "société sans antagonisme de classe" que le père Lénine imaginait après la dictature du prolétarait, une égalité "selon les besoins" possible par l'avènement d'un homme nouveau par sa vertu ou que Babeuf imaginait on ne sait trop comment.
Parlons plutôt de l'égalité "selon les capacités" dont parlait le même Lénine et bien d'autres avant lui (Marx, Proudhon, Saint-Simon... j'en passe). Dans l'idée, elle rejoint ce qu'on appelle souvent égalité "des chances" ou "méritocratique". Dans cette acception, l'égalité doit être celle des athlètes. Partons tous derrière une même ligne et nous arriverons dans l'ordre de nos mérites. Elle pose deux problèmes : comment partir avec les mêmes chances, et comment juger les mérites de chacun ?
Pour répondre réellement au premier problème (et pas à la Broloo...), il faut travailler l'éducation afin qu'elle ne soit pas dépendante des conditions sociales de chacun et il faut... supprimer l'héritage (ou au moins le limiter fortement). Entre autres idées.
Mais c'est surtout le deuxième problème qui est le plus gênant. C'est celui qu'on rencontre dès qu'on parle de mérite. Quels sont les critères qui permettent de mesurer le mérite ? Est plus méritant celui qui, malgré un travail intense, est mauvais à l'école ou celui qui, sans rien glander, obtient de bon résultat ? Doit-on juger, en termes de résultats, de temps de travail, de difficulté de travail, de dangerosité, de responsabilité . Et surtout, qui doit juger ? L'Etat, le marché... ?
Sur cette deuxième question, je n'ai pas de réponse, notamment sur les critères qui permettraient de juger le mérite de chacun. Mais je pense qu'il faudrait peut-être déconnecter, au moins en partie, l'idée d'égalité de la notion de mérite. Partons du principe que nous sommes tous des être humains, et qu'à ce titre nous avons droit à un minimum vital qui donne à chacun les moyens de s'émanciper.
Il y a peut-être un troisième problème : comment récompenser le mérite ? Une reconnaissance sociale, de l'argent.... Là encore je n'ai pas de réponse, si ce n'est que je ne considère ni l'une ni l'autre de ces deux récompenses comme la finalité d'une existence humaine.
Edit : à me relire, ce billet est fouilli et fourre-tout.... tant pis ! Promis, un jour je parlerai concrètement...
21:36 Publié dans Réflexions politiques | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : politique, égalité, lénine, marx, saint-simon, borloo
11.02.2008
Engels (7/7)
Conslusion
Au fil d’une longue vie, Engels apparaît donc comme indissociablement lié à la naissance du marxisme. Marxisme dont Engels est tout autant le père que Marx. Très tôt, il avait déjà compris un certain nombre d’éléments qui fonde la théorie marxiste et Marx peut écrire « Engels […] était arrivé, par une autre voie, au même résultat que moi ». La théorie marxiste se construit vraiment par des apports réciproques des deux hommes. D’autant plus qu’une sorte de division du travail semblait s’être instaurée entre eux : à Marx d’approfondir l’économie politique, à Engels, la philosophie (dont la dialectique), les sciences et l’art militaire. Et s’ils peuvent sembler parfois diverger, ce n’est qu’exceptionnellement.
Si le marxisme a ainsi traversé le siècle, c’est d’abord parce que dès le départ, il a été une théorie qui se voulait concrète, liée à l’action. C’est pourquoi Engels agit à la fois pour la répandre dans les élites socialistes et pour l’adapter après la mort de Marx. Une analyse attentive des écrits d’Engels suffit rapidement à démonter les soupçons de ceux qui y voient un faussaire de Marx et qui regardent l’action d’Engels plus à la lumière de Staline que de lui-même.
Finalement c’est peut-être en se rappelant que, selon les mots mêmes d’Engels, la théorie qu’il a développée avec Marx « ne fournit pas de dogmes achevés, mais des repères pour une recherche ultérieure et la méthode pour cette recherche », c’est peut-être en faisant ce retour aux sources de l’analyse marxiste qu’on en tirera les meilleurs enseignements pour une réflexion actuelle.
Bibliographie
Sources :
F. Engels, « Introduction », in K. Marx, Les luttes des classes en France, Editions Sociales, 1974, 218p.
K. Marx, F. Engels, Manifeste du Parti communiste, Editions Sociales, 1973, 96p.
Instrument de travail
D. Huisman, Dictionnaire des philosophes, t.1, PUF, 1984, 1385p.
G. Labica, G. Bensussman, Dictionnaire critique du marxisme, PUF, 1982, 941p.
Ouvrages généraux :
P. Ory (dir.), Nouvelle histoire des idées politiques, Hachette, coll. « Pluriel », 1987, 832p.
J. Touchard, Histoire des idées politiques, PUF, 1958, 869p.
Ouvrage spécialisé :
G. Labica, M. Delbraccio (dir.), Friedrich Engels, savant et révolutionnaire, PUF, coll. « Actuel Marx », 1997, 438p.
Sur internet :
Marxists Internet Archive (site proposant de nombreux textes de Marx et Engels)
L'exposé complet au format .pdf :
La pensée politique de Friedrich Engels.pdf17:35 Publié dans Philosophes | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : marx, engels
08.02.2008
Engels (6/7)
II - Révolution et communisme
c) Une conversion au réviosionisme réformiste ?
Peu avant sa mort, Engels publie un texte qui interroge les historiens et les philosophes sur une éventuelle évolution vers une révision du marxisme dans un sens plus réformiste. En 1895, il propose une nouvelle édition de Les luttes de classes en France de Marx en précédant le texte d’une introduction inédite, que l’on considère généralement comme le testament politique d’Engels.
Pour Engels, être socialiste, c’est avant tout proposer une alternative pour une société plus juste et plus humaine. Pour lui seuls comptent les résultats, qui doivent mener à l’émancipation et au bien être de la classe ouvrière. Déjà, dans l’Anti-Dühring, il admet que l’avènement de nouvelles conditions économiques peut entraîner l’abolition des classes. Engels ne semble donc pas opposé a priori à une évolution progressive, à condition que la situation objective le permette.
Dans ce texte de 1895, Engels reprend le problème général de la lutte du prolétariat dans le contexte nouveau. C’est donc un texte qui veut adapter la théorie. Il y rappelle que l’avènement du socialisme est avant tout une affaire de maturité des structures et des mentalités.
Remettant en cause ce qu’il avait écrit avec Marx, juste après les événements, il estime que les révolutions de 1848 et de 1871 ne pouvaient pas être un succès car cette maturité manquait à la société. « La rébellion d’ancien style, le combat sur les barricades, qui, jusqu’à 1848, avait partout été décisif, était totalement dépassé ». Il met ainsi en doute l’efficacité de l’insurrection. D’autant plus qu’il estime que depuis 1848, notamment par les progrès techniques, l’armée s’est considérablement renforcée. Il nuance toutefois ce pessimisme : « Cela veut-il dire que le combat de rues ne jouera plus aucun rôle ? Pas du tout ». Il aura seulement la tâche plus ardue.
Il relève également l’importance des résultats des partis socialistes partout en Europe. Surtout en Allemagne où la social-démocratie reçoit « plus d’un quart des voix exprimées ». Et comme celle-ci progresse, il pense qu’il faut « maintenir sans cesse cet accroissement, jusqu’à ce que de lui-même il devienne plus fort que le système gouvernemental au pouvoir ». Il écrit ainsi, à propos des députés socialistes allemands : « Ils ont transformé le droit de vote […] de moyen de duperie qu’il a été jusqu’ici en instrument d’émancipation ». Et il ajoute, « en utilisant ainsi efficacement le suffrage universel le prolétariat avait mis en œuvre une méthode de lutte toute nouvelle ».
A la lueur de cette hypothèse, il est significatif que ce soit Eduard Bernstein, son exécuteur testamentaire, qui déclenche un an après la mort d’Engels une polémique qui secoue le monde socialiste en professant une thèse révisionniste-réformiste. Bernstein était un proche d’Engels dans les dernières années de sa vie. Il peut ainsi écrire : « Mes positions d’aujourd’hui sont le fruit de longs débats intérieurs, dont Engels n’ignorait rien. Engels n’était pas si sot qu’il exigeât de ses amis une soumission sans réserve ». Dans sa querelle avec les autres socialistes, Bernstein s’appuie de cette manière sur Engels.
Pourtant, si Engels ne l’a pas encouragé à plus d’« orthodoxie », on ne peut pas en conclure qu’il avait fait lui-même tout le chemin qui le séparait d’une réelle conversion au réformisme. A propos de ce texte, Engels écrit à Lafargue : « cette tactique, je ne la prêche que pour l’Allemagne d’aujourd’hui et encore sous bonne réserve. Pour la France, la Belgique, l’Italie, l’Autriche, cette tactique ne saurait être suivie dans son ensemble, et pour l’Allemagne, elle pourra devenir inapplicable demain ».
Finalement, dans ce texte, Engels semble effectivement entrevoir la possibilité d’atteindre la société communiste en utilisant le système parlementaire. Mais seulement dans certaines situations, et sans pour autant abandonner la voie insurrectionnelle. Et en tout état de cause, l’Etat ne doit pas survivre tel qu’il est aujourd’hui, instrument de domination et d’exploitation.
18:55 Publié dans Philosophes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : marx, engels, révolution, révisionnisme, réformisme, marxisme
06.02.2008
Engels (5/7)
II - Révolution et communisme
b) Révolution et dictature du prolétariat
Comme on l’a vu précédemment, les révolutions interviennent toujours quand, dans leur développement, les forces de production matérielle se trouvent en contradiction avec les rapports de production. Les révolutions sont donc toutes définies au niveau de l’infrastructure (mode de production), mais entraîne immanquablement une transformation de la superstructure. Ainsi, toutes les révolutions sont sociales puisque la première étape en est un bouleversement des rapports sociaux. Toutefois elles sont partielles tant qu’elles n’universalisent pas les rapports sociaux et se contentent de substituer la domination d’une classe à la domination d’une autre. Par exemple, la Révolution française est bien sociale, mais en substituant la domination bourgeoise à celle de la noblesse, elle n’est que partielle.
La seule révolution qui peut être totale est celle qui sera menée par une classe caractérisée par une désappropriation absolue et une perte totale de toute particularité. C’est-à-dire le prolétariat. La révolution prolétarienne supprimera les séparations entre les hommes, abolira toute forme d’appropriation privative, toute forme de travail divisé et aliéné… entre d’autres termes, les classes et la lutte des classes. Elle ne sera pas seulement une nouvelle étape de l’histoire, elle la renouvellera de fond en comble.
Comment doit avoir lieu la révolution ? Engels ne refuse pas la violence. Dans son Anti-Dühring, il explique qu’elle est un « instrument grâce auquel le mouvement social l’emporte et met en pièces des formes politiques figées et mortes ». Après la répression féroces des journées de juin 1848 en France, Engels considère cependant qu’« il avait été prouvé que l’invincibilité d’une insurrection populaire dans une grande ville était une illusion » (Révolution et contre-révolution en Allemagne, 1852). Il est alors convaincu que la révolution ne pourra se dérouler sans bain de sang que si l’armée bourgeoise est au préalable neutralisée. En expert militaire, la famille Marx le surnomme « Général », il estime qu’il est nécessaire de briser l’armée bourgeoise, sans quoi la révolution échouera dans un bain de sang. Pour ça, il imagine une action légaliste, utilisant le système parlementaire pour promouvoir la conscription et augmenter l’influence socialiste au sein de l’armée. « Le militarisme domine et dévore l’Europe » écrit-il dans l’Anti-Dühring, « la concurrence des divers Etats entre eux les oblige d’une part dépenser plus […] donc à accélérer l’effondrement financier, d’autre part à prendre de plus en plus au sérieux le service militaire obligatoire et, en fin de compte, à familiariser le peuple tout entier avec le maniement des armes, donc à le rendre capable de faire à un moment donné triompher sa volonté […]. Et ce moment vient dès que la masse du peuple […] a une volonté. A ce point, l’armée dynastique se convertit en armée populaire […]. Et cela signifie l’éclatement par l’intérieur du militarisme et, avec lui, de toutes les armées permanentes ». Il précise que l’augmentation de l’influence socialiste au sein de l’armée doit se faire par un travail d’éducation et de propagande.
Cette longue préparation est l’attente d’un rapport de force favorable au prolétariat qui permettra de livrer le combat décisif. En vue de celui-ci, Engels se fait tacticien de l’insurrection : « Attaquez vos adversaires à l’improviste, pendant que leurs forces sont éparpillées, préparez de nouveaux succès, si petits soient-ils, mais quotidiens ; maintenez l’ascendant moral » (Révolution et contre-révolution...). C’est ainsi que la révolution pourra recevoir le soutien d’éléments vacillants et pousser l’ennemi à la défaite.
Enfin, avant l’avènement de la société communiste, la révolution doit en passer par une phase de dictature du prolétariat. Le Manifeste explique que « la première étape dans la révolution ouvrière est la constitution du prolétariat en classe dominante […]. Ceci, naturellement ne pourra s’accomplir au début que par une violation despotique du droit de propriété et du régime bourgeois de production ». Il doit s’agir d’une phase de transition pour effacer les stigmates de l’ancienne société et réprimer ses adversaires. Elle a pour rôle de supprimer les classes et l’exploitation. La Commune de Paris inspire Marx et Engels sur la forme que doit prendre la dictature du prolétariat. Il lui reconnaisse en effet quatre vertus : elle arme le peuple ; elle s’établit comme un seul corps agissant, à la fois législatif, exécutif et judiciaire ; elle démantèle la machine répressive d’Etat ; elle organise la production nationale. Toutefois, pour les mêmes raisons qu’ils s’abstiennent de définir précisément l’organisation de la société communiste, Marx et Engels ne précisent vraiment ni la durée ni l’organisation de cette phase transitoire.
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05.02.2008
Engels (4/7)
II - Révolution et communisme
a) La société communiste
De la révolution doit surgir « une association où le libre développement de chacun est condition du libre développement de tous » peut-on lire dans le Manifeste. Cependant, que ce soit dans ce texte ou ailleurs, ni Marx, ni Engels ne décrivent précisément l’organisation société communiste. Cette absence est pleinement consciente et volontaire et quand on leur pose la question de l’organisation de cette société, leurs réponses sont toujours évasives. En effet, ils considèrent qu’il serait absurde d’imaginer maintenant, dans un univers moral conditionné par le mode de production capitaliste, une organisation précise d’une société sans classes. C’est justement cette précision dans la description de l’organisation qui fait dire à Engels que le socialisme français, celui de Saint-Simon et Fourier, est un « socialisme utopique ».
Toutefois, Marx et Engels ne sont pas totalement muets sur ce sujet. L’un des points essentiels est le « dépérissement de l’Etat ». Dans l’Origine de la famille…, Engels écrit : « La société qui réorganisera la production sur la base d’une association libre et égalitaire des producteurs reléguera toute la machine d’Etat là où sera dorénavant sa place : au musée des antiquités, à côté du rouet et de la hache de bronze ». La disparition de l’Etat n’est pas seulement nécessaire, elle est inéluctable. Engels écrit ainsi dans une lettre à August Bebel : « avec l’instauration du régime socialiste l’Etat se dissout de lui-même et disparaît ». Toutefois, Marx et Engels n’imaginent pas une société sans autorité. Engels s’en prend par exemple à la chimère anarchiste dans une lettre à F. Cuno (1872): « Comment les gens veulent faire tourner une usine, rouler un train, conduire un navire sans une volonté qui décide en dernière instance, cela ils ne nous le disent pas ». En fait, une fois la société socialiste réalisée, « le pouvoir public perd son caractère politique » écrivent les deux hommes dans le Manifeste, « le pouvoir politique à proprement parler, est le pouvoir organisé d’une classe pour l’oppression des autres ». C’est finalement l’Etat comme instrument d’oppression et de violence qui doit disparaître. Il doit laisser sa place à une organisation associant les producteurs de manière libre et égalitaire.
Malgré leur volonté de se démarquer des « socialistes utopiques », on remarque néanmoins que leur influence n’est pas nulle. Engels finit d’ailleurs par la reconnaître en ce qui concerne leur vision de l’avenir communiste. La différence se situe en réalité davantage dans la méthode pour réaliser l’avènement de la société sans classes.
21:35 Publié dans Philosophes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : marx, engels, communisme, marxisme
03.02.2008
Engels (3/7)
I - Classes et lutte des classes
b) La lutte des classes
Ecrit en 1848 par Marx et Engels, le Manifeste du Parti communiste commence sa première partie par une phrase désormais célèbre : « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de luttes de classes ». Le paragraphe suivant explicite cette idée : « Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître de jurande et compagnon, bref oppresseurs et opprimés, en opposition constante, ont mené une lutte ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée, une lutte qui finissait toujours soit par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit par la disparition des deux classes en lutte ». L’opposition entre bourgeoisie et prolétariat qu’Engels voyait en Angleterre en 1844, les deux hommes l’ont approfondie, systématisée pour en faire une grille de lecture qu’ils utilisent dans leur analyse de l’histoire. C’est le matérialisme historique, qui leur permet d’affirmer la permanence et le caractère inéluctable de la lutte des classes.
Avec le matérialisme historique, les faits historiques de base, les fondements de l’histoire, sont les forces productives et leur développement. L’homme est fondamentalement un complexe de besoins qui se satisfont d’abord par la nature puis par le travail productif. A partir de ce constat, l’analyse marxiste distingue infrastructure et superstructure. L’infrastructure, c’est le mode de production, c'est-à-dire dire la conjonction des forces productives et des rapports sociaux qui en découlent. La superstructure, c’est l’ensemble des formations sociales de la conscience, morale, institution, idéologie. C’est l’infrastructure qui détermine la superstructure. Les idées du prolétariat naissent de son exploitation, et celles de la bourgeoisie de sa domination, avec par exemple pour fonction de légitimer l’ordre social.
Toutefois dans ces cadres, rien n’est figé. Les forces productives évoluent, grâce notamment à la technique, et finissent par se trouver en décalage avec les rapports sociaux. Et finalement, le décalage devient trop important, entraînant une révolution. Ainsi, le monopole politique de la noblesse française ne pouvait plus tenir face à la croissance exponentielle de la bourgeoisie qui tend à avoir le monopole du pouvoir économique. Et la bourgeoisie finit par renverser la noblesse par la Révolution française de 1789 qui transforme la société pour mettre les rapports sociaux en phase avec l’état des forces productives.
Le rapport de production le plus important est la division de la société en « classes ». Ces classes vivent dans un rapport d’ « exploitation » : la classe oppressante s’appropriant le surplus du travail de la classe opprimée. Dans le système esclavagiste, le maître s’approprie la totalité du travail de l’esclave, tout en étant obligé de lui en restituer une partie pour qu’il puisse survivre. Dans le mode de production capitaliste, l’ouvrier a l’illusion que son salaire paie son travail. Mais en réalité, une partie de son travail, la « plus-value », est appropriée par le capitaliste sous forme de profit.
Cette réalité matérielle de l’exploitation est la lutte des classes elle-même. Comme on l’a vu, le mode de production capitaliste tend à réduire la société à deux classes, le prolétariat dépossédé et la bourgeoisie possédante, simplifiant ainsi la lutte des classes à la «seule opposition entre capitalistes et ouvriers » qu’Engels avait relevée dès 1844.
Il convient toutefois de préciser que ni pour Marx, ni pour Engels, la lutte des classes n’est une fatalité. Ainsi, Engels nuance, dans une autre note à l’édition de 1888 du Manifeste, le caractère absolu de la phrase « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de luttes de classes ». Il ne s’agit en fait que de « l’histoire transmise par les textes ». Il s’appuie notamment en 1888 sur des nouvelles recherches d’histoire et d’ethnologie, postérieurs à la rédaction du Manifeste, pour expliquer que « la commune rurale avec possession collective de la terre, a été la forme primitive de la société depuis les Indes jusqu’à l’Irlande » et il ajoute, plus loin : « Avec la dissolution de ces communautés primitives commence la division de la société en classes distinctes, finalement opposées ». L’homme a donc vécu à un moment dans une société sans classe, et donc sans lutte de classes. Il développe la description de ce processus dans L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat (1884).
Enfin, la lutte des classes qui a court aujourd’hui n’existera pas toujours. Le sens de l’histoire, tel que le matérialisme historique permet de l’analyser, est justement l’abolition de cette lutte. En effet, quand la lutte des classes aura atteint son paroxysme, la révolution adviendra qui permettra l’avènement d’une société communiste sans classes.
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01.02.2008
Engels (2/7)
I - Classes et lutte des classes
a) Une société de classes
Dans l’analyse marxiste, l’économie capitaliste est essentiellement composée de deux classes, le prolétariat et la bourgeoisie. Il existe bien d’autres groupes : la noblesse féodale, la paysannerie, les classes moyennes, l’artisanat. Mais alors que toute la société est déterminée par les forces productives et les rapports de productions, ces groupes n’ont pas de signification réelle quant à l’état des forces productives. De plus, ils sont quasiment amenés à disparaître dans la société capitaliste.
Très tôt, Engels analyse la société en termes de classes. Dès 1844, il écrit la Situation de la classe laborieuse en Angleterre. Quand il le publie, il est à Manchester depuis deux ans, où il travaille dans la firme de coton fondée par son père. Bien qu’il soit le fils du patron, il se soucie aussitôt des opprimés et écrit de nombreux articles dans la presse « avancée ». Déjà dans ces articles, il souligne que si l’industrie, enrichit le pays, elle créée « une classe de non possédants, de gens absolument pauvres ». A la moindre récession, « tous sont privés de pain » et devant le dénuement total qui risque de s’instaurer « à brève échéance », une révolution est à envisager.
Dans la Situation de la classe laborieuse…, il ne se contente pas de décrire la situation des travailleurs, mais mène une analyse de la société anglaise et du rôle qu’y tient la classe ouvrière. Engels utilise les apports de certains théoriciens, des témoignages d’industriels, des rapports parlementaires, mais il écrit surtout en s’appuyant sur son expérience personnelle et adopte le point de vue ouvrier.
La classe ouvrière apparaît avec l’invention des premières machines, notamment dans le domaine du coton. En effet, autrefois, le tissage se faisait à la campagne, comme activité d’appoint, par des petits propriétaires. Désormais, cette activité regroupe des ouvriers qui quittent leurs terres pour ne se donner qu’au tissage. Cette évolution crée des villes industrielles, peuplées d’ouvriers et tandis que leur nombre s’accroît, leurs conditions de vie se dégradent et ils perdent toute propriété et toute sécurité. Ce mouvement qui apparaît dans l’activité cotonnière s’étend à la majeure partie de l’économie. Enfin, cette classe ouvrière absorbe les couches inférieures de la classe moyenne et l’artisanat, résumant la population à « la seule opposition entre capitalistes et ouvriers ». Au terme de ce processus, la classe ouvrière est un ensemble unifié, composée d’hommes et de femmes ne possédant rien. Ils dépendent entièrement de leur salaire, qui varie au gré de la loi de l’offre et de la demande, vivent donc dans des conditions instables. S’il n’est pas le premier à avoir vu une classe ouvrière, Engels est le premier à la voir ainsi unifiée, avant même Marx.
Ainsi, avant sa rencontre avec Marx, Engels a déjà développé une analyse approfondie de la société en termes de classes. Et cette analyse est sensiblement la même qui prévaudra pour les deux hommes. Engels, dans une note à l’édition de 1888 du Manifeste du Parti communiste, définit brièvement le prolétariat : il est « la classe des ouvriers salariés modernes qui ne possèdent pas de moyens de productions et en sont donc réduits à vendre leur force de travail pour pouvoir subsister ».
Engels affirme que la société n’est plus que « la seule opposition entre capitalistes et ouvriers ». Il y a donc face à la classe ouvrière une autre classe, la bourgeoisie. Celle-ci possède les moyens de production et le monopole des moyens d’existence, elle vit de son capital en louant le travail de l’ouvrier.
Plus tard, les deux amis expliquent l’origine de la domination de la bourgeoisie. Celle-ci naît des grandes transformations des forces productives : la navigation qui étend les marchés et les matières premières, l’extension du commerce, les progrès techniques… Maîtresse des moyens de production, la bourgeoisie devient détentrice du pouvoir politique exclusif, dans une société où les rapports sociaux sont fondés sur l’argent. Dans la même note à l’édition de 1888 du Manifeste du Parti communiste, Engels la définit comme « la classe des capitalistes modernes qui possèdent les moyens sociaux de production et utilisent du travail salarié ».
Dès 1844, Engels avait posé un des fondements de l’analyse marxiste, la division de la société en deux classes antagonistes.
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