12 février 2009

L'université en lutte

Si vous n'êtes pas complètement sourds ou isolés, vous devez savoir qu'à l'Université, on n'est pas content. Non seulement les gauchistes habituels, mais aussi tous les autres, les mous, les juristes, ULM, les présidents, les extraterrestres matheux, et même les autres !
Pourquoi qu'on est colère ? Si on écoute la radio (voilà des semaines que je n'ai pas regardé un jité), on saura que la réforme du statut des enseignants-chercheurs pose problème. Mais c'est loin d'être l'unique raison de notre colère. Il faut d'abord avoir en tête que les "réformes" que nous contestons sont, pour beaucoup, la conséquence logique de la LRU, contre laquelle nous protestions déjà l'an dernier. Cette année, la mobilisation a commencé par la "réforme" (destruction ?) des concours de recrutement du primaire et du secondaire (cf mon article sur ce sujet). A cela s'ajoutent le démantèlement des organismes de recherches (CNRS en tête), les "plans" "Campus" et "Licence" et le contrat doctoral unique, ainsi que la précarité de nombreux étudiants qui se voit aggravée par la modification des critères des bourses. Et comme dans tous les services publics aujourd'hui, la baisse de moyens humains et financiers, qu'il s'agisse de l'Université directement ou du CROUS. Evidemment, on pourra encore ajouter les nombreux attaques qui touchent à côté l'éducation de la maternelle au lycée : suppression des RASED, évaluation-bidon en CM2, "réforme" du lycée (abandonnée ?), casse du lycée professionnel et toujours, suppressions de postes purement comptables.

L'attaque est globale contre l'éducation en France. Ce qui transparaît, au-delà de la conception très "IIIe République" de l'enseignement qu'a notre gouvernement, c'est qu'en liant toutes ses "réformes", le fil conducteur est certainement celui, pathétique, de l'économie et de la lutte contre le service public. A chaque fois, la conséquence est la même : permettre, au détriment de l'avenir, de supprimer quelques postes par-ci, quelques postes par-là. Et c'est là qu'on atteint la stupidité rhétorique de notre président et de ses ministres. Combien de fois nous ont-il affirmé que l'avenir était celui de l'innovation et de la connaissance ? Que c'était par eux que nous sortirions la tête haute de la crise économique qui nous frappe ? Que l'éducation était la priorité absolue ? FOUTAISES ! Quel crédit d'ailleurs accorder à des hommes et des femmes qui ont érigé le mensonge en méthode de gouvernement ? Pour en revenir au sujet qui me concerne directement, l'enseignement supérieur et la recherche, prenez cinq minutes pour regarder cette vidéo qui place le discours de l'innommable face à la vérité. Quoique le plus impressionnant dans ce disoucrs n'était peut-être pas la multiplication des contre-vérités, mais bien le mépris dont fait preuve cet homme-là.






On le voit donc, les raisons de notre colère sont à la fois multiples et profonds (un peu plus que ne le laissent entendre les médias...) et il ne suffira pas qu'une médiatrice vienne apporter quelques modifications au décrét de notre très chère ministre pour que tout rentre dans l'ordre. N'ayant ni le temps, ni la capacité de développer toutes les raisons de notre colère, je vous renvoie vers d'autres articles, vidéos, etc. Autant de ressources qui vous permettront de mieux comprendre la crise qui se développe qu'en lisant les (très) partiels articles du Monde...

- Réforme des concours :
L'éducation au hachoir, 2e épisode : la réforme des concours
Sur la masterisation des concours de recrutement des enseignants
Greve contre la masterisation
Et la vidéo de Sauvons l'Université


- Sur la réforme du statut des enseignants-chercheurs :
Trois profs de droit analysent le projet

- Sur le buget :
Budget 2009, toujours moins

- Sur le "plan Licence" :
Communiqué de SLU
Analyse et propositions


Bref. Ce ne sont que quelques liens parmi tant d'autres. Pour ceux qui veulent approfondir la question, je vous conseille quelques sites : ceux de Sauvons l'Université et de Sauvons la Recherche, le site Universités et Universitaires en lutte, ainsi que le blog du journaliste de Libération Sylvestre Huet.

 

15 décembre 2008

L'éducation au hachoir, 2e épisode : la réforme des concours

20070906.FIG000000240_30280_1.jpgOn a beaucoup parlé de la réforme du lycée, et d'abord celle de la classe de seconde, que préparait Xavier Darcos. Pour l'instant, il recule. L'application devrait au moins être repoussée d'un an, peut-être même y aura-t-il enfin une vraie discussion autour de ce projet, impliquant les enseignants. Il y a une autre réforme d'importance qui concerne les lycées, mais aussi les collèges, le primaire et même l'enseignement supérieur, c'est celle des concours de recrutement des enseignants. La « masterisation ».



En quoi ça consiste ? Il s'agit d'intégrer l'ensemble de la formation des enseignants du primaire et du secondaire dans des formations universitaires de niveau master (bac+5). Dans la rhétorique du ministère, cette réforme vise plusieurs objectifs : donner un diplôme à ceux qui suivent la formation, qu'ils obtiennent ou non le concours (celui de professeur des écoles ou le CAPES) et permettre ainsi à ceux qui échouent de se réorienter (aujourd'hui, la formation assurée par les IUFM ne délivre pas de diplôme) ; améliorer la formation des enseignants en leur rajoutant deux ans d'études (aujourd'hui les concours sont de niveau licence, bac+3) ; revaloriser le métier d'enseignant par une augmentation de salaires liés au passage à bac+5.


Il y a dans ces arguments beaucoup de vent. Pour ce qui est de l'allongement de la durée d'étude, c'est tout simplement faux. Car à la licence, il faut ajouter l'année de préparation du concours et celle de stage prévue après le concours. Et la plupart de ceux qui obtiennent le CAPES ont aujourd'hui fait un M1. Ils font donc 5 ou 6 ans d'étude entre le bac et la titularisation. L'année de stage étant supprimée, la durée qui s'allonge est celle avant d'être rémunéré. Ce qui aura des conséquences sur l'origine sociale des candidats et, bien sûr, sur leur formation.


La formation des enseignants ne sera pas non plus de meilleure qualité. L'année de stage est supprimée, remplacée par des stages courts au fil du master. Ensuite, ces nouveaux master doivent intégrer beaucoup, beaucoup de choses : préparation à l'épreuve écrite, appronfondissement de la discipline (et éventuellement préparation de l'agrégation), stages, formation didactique et, cerise sur le gâteau, formation à la recherche (ben oui, cette nouvelle organisation fera fuir les master recherches), tout en étant capable d'orienter vers autre chose que l'enseignement en cas d'échec au concours. Ah ben tiens. On n'avait jamais pensé à faire un master après lequel tout soit possible, enseignement, recherche et plus si affinité ! Si on rentre dans le détail, on relève aussi quelques éléments qui font douter de la qualité de la formation des futurs enseignants. Ainsi, il n'y aura plus de programme pour le CAPES, il faudra se contenter de connaître le programme du secondaire... Une autre perle : le CAPES de langue ne contiendra plus d'épreuve orale de langue !


Pour ce qui est de la réorientation en cas d'échec au concours, il est effectivement vrai que c'est un gros problème aujourd'hui, sachant que les reçus sont toujours minoritaires. Mais quelles portes ouvriront des masters « enseignement » ? Certains iront peut-être dans le privé, dans la formation professionnelle, mais toutes les disciplines ne sont pas concernées au même niveau, et de toute façon, ils ne seront qu'une minorité. Il y aura donc un vivier de titulaire du master mais non reçus au concours. Voilà qui fournira une excellente main d'œuvre pour travailler comme contractuel dans l'Education Nationale ! Certains y voient même la disparition programmée des concours, et des professeurs fonctionnaires... Surtout dans une dynamique de non remplacements de départs en retraite, donc, de diminution des postes ouverts au concours.

Enfin, comme beaucoup de réformes aujourd'hui, et notamment celles qui concernent l'enseignement, elle est choquante dans la méthode de mise en oeuvre. Aucune réelle concertation avec les principaux concernés : enseignants, formateurs des IUFM, universitaires, étudiants... Un flou artistique maintenu pendant un certain temps, puis les annonces, elle-même encore assez peu précise, assortie d'un calendrier qui empêche toute discussion, toute négociation et, espèrent-ils, toute protestation. Ainsi, les universités ont appris mi-octobre qu'elles avaient jusqu'au 31 décembre pour envoyer la maquette de ce nouveau master miraculeux. Pour application dès la rentrée prochaine. La date a été repoussé à la mi-février. L'application à la rentrée prochaine pose aussi de sérieux problèmes. Que feront ceux qui préparent les concours cette année et échoueront ? Ils n'auront qu'à recommencer le master à zéro ! Et ceux qui, actuellement en M1, envisagaient de préparer le CAPES l'an prochain ? Si rien ne change, ils devront soit préparer l'écrit en trois mois (il est programmé en janvier) soit recommencer, eux aussi, le master à zéro. Quand la question a été posée au ministère, il a répondu que c'était une bonne remarque, qu'il allait y réfléchir...



Face à ça, plus silencieusement que les lycéens, les personnels des universités se mobilisent. De nombreux UFR ont décidé de ne pas présenter de maquette afin d'enrayer l'application de la réforme et pousser la ministre à un moratoire pour renégocier le contenu de la réforme. Et si rien ne bouge, ce sera peut-être bientôt la grève administrative. Pour tous ceux qui se sentent concerné, une pétition est à signer sur le site du collectif « Sauvons l'Université ». C'est un combat dont l'enjeu est énorme et qui manque cruellement de visibilité, de présence médiatique. Amis blogueurs de gauche qui me lisaient, parlez-en, faites circuler la pétition, c'est urgent ! Et pour approfondir, je vous conseille l'excellent, mais un peu long, texte de Alexis Grelois.

 

Edit :

j'ai trouvé une vidéo réalisée par SLU qui explique bien les enjeux de cette réforme. A faire circuler !

 

 

14 décembre 2008

Pourquoi j'ai quitté le PS

Comme je l'ai dit dans ma dernière note, j'ai quitté le PS. J'ai envoyé un mail au secrétaire de la section hérouvillaise pour lui expliquer mon choix. Comme c'est un peu plus détaillé, mieux présenté, je la reproduit ici.

 

Je quitte le Parti Socialiste. Mon passage aura été de courte durée. Pourquoi être venu ? Pourquoi repartir ?

J'avais fait le choix du PS pour plusieurs raisons. D'abord par défaut. Parce que, pour répondre à mes convictions et mon envie d'action, il ne me semblait pas y avoir d'autre lieu existant en France. A côté d'une gauche balkanisée, je pensais que la seule possibilité était d'essayer de renforcer le PS tout en le « gauchisant ». C'est aussi la deuxième raison qui m'a fait adhérer à ce moment. Deux jours avant la date limite pour participer au Congrès de Reims. J'espérais qu'il serait possible de réorienter la ligne idéologique du PS, c'est pourquoi j'avais de l'enthousiasme à soutenir la motion « Un monde d'avance ». Enfin, la vivacité, l'intelligence et la richesse que j'avais côtoyés dans la campagne municipale à Hérouville-Saint-Clair me laissait voir, localement, un manière séduisante de faire de la politique. Bref, je venais avec une envie d'agir, mais sans illusion par rapport au PS lui-même.

Aujourd'hui, je m'en vais. Pour la gauche balkanisée, les choses ne se sont par arrangées, mais j'ai cessé de croire que l'alternative sociale pourrait venir du PS. Revenir au pouvoir, il le peut sûrement... mais pour en faire quoi ? Je n'y crois plus. Et le Congrès a participé à désenchanter ce qui pouvait encore l'être. Le faible score de la motion de Benoît Hamon d'abord. L'unité me laissait espérer, en vain, un bien meilleur score. L'attitude irresponsable, ridicule, égocentrique de nombre des dirigeants nationaux ensuite, surtout après le résultat serré entre Martine Aubry et Ségolène Royal. Militer, distribuer des tracts... pour faire élire ces gens-là ? Très peu pour moi ! Et je sais aussi qu'un des points où je diverge fondamentalement avec la position majoritaire de ce parti, c'est la question européenne. Et la prochaine campagne, c'est justement celle des européennes. Le PSE, avec le soutien d'enthousiaste de la nouvelle première secrétaire, vient d'adopter un programme pour ces élections. On ne peut pas faire plus hypocrite : prétendre rompre avec la direction actuelle de l'Union pour faire une Europe démocratique et sociale en décidant de ne pas présenter de candidat contre le président sortant de la commission, Barroso, c'est nous prendre pour des cons ! Enfin, quant à l'action de la section locale, la déception fut également de taille. Sûrement la campagne fut-elle éprouvante, sûrement la défaite fut-elle choquante. N'empêche qu'on ne fait rien. Moi pas plus que les autres, j'en suis bien conscient. Discussions ronronnantes en réunion de section, distribution de tract. Et c'est à peu près tout. Ne pourrait-on pas attendre plus d'ambition de la part d'une section qui compte plusieurs dizaines de militants, peut-être une bonne centaine ? Si au moins on avait su donner naissance à l'association dont nous parlions après la campagne, qui devait unir les forces de la gauche hérouvillaise pour mener des actions conjointes. Même pas. Je n'accuse personne en particulier ici. C'est le fonctionnement du groupe qui est en cause.

Ce n'est pas un choix si facile à faire. En quelques mois avec vous, j'ai eu le temps d'apprendre à apprécier un certain nombre de camarades. Nous avons discuté, débattu, critique, espéré ensemble, ri ensemble. Mais je ne me sens plus à ma place au Parti Socialiste. Alors je rend ma carte. Je reste néanmoins prêt à agir avec vous sur certaines campagnes. Je pense notamment aux combats qui suivront les européennes. Il faudra toutes les énergies pour battre Thomas, aux municipales comme, peut-être, aux cantonales. Et si, par miracle, une association transpartisane voyait finalement le jour pour unir la gauche hérouvillaise, j'en serais. Je me réjouis quand même de ta désignation comme secrétaire de section et de celle de Damien à la fédération. Peut-être sauras-tu faire mentir mon jugement sur la mollesse de la section socialiste ! Je te souhaite beaucoup de courage pour le travail qui t'attend. Je ne te demande qu'une chose : salues les camarades de ma part, et notamment ceux qui ont soutenu la motion C, et expliques-leur ma décision.

15 novembre 2008

L'éducation au hachoir

fiche-1058.gifDarcos réforme l'éducation, au hachoir. Je suis un peu concerné par plusieurs des réformes qu'il met en place, je reviendrai donc un peu là dessus. Pour l'instant, juste un petit bout de son. Sur France Culture : quatre petites minutes pour comprendre ce que sont les RASED et la menace qui leur pèse dessus. Trouvée sur le site sauvons l'école publique.

podcast

La pétition est ici, avec près de 150 000 signatures...

03 novembre 2008

Former les militants

Comme tous les militants socialistes, j'ai reçu la semaine dernière le rapport d'activité du PS dans ma boîte. Comme (presque) tous les militants socialistes, je ne l'ai pas lu. Sauf la partie concernant l'activité de formation, placée sous la tutelle d'Henri Weber. J'avoue que c'est assez déprimant. Derrière l'enrobage, on voit le vide de l'action du PS sur cette question. Ce que semble confirmer Julien Dray dans l'entretien qu'il a passé avec quelques blogueurs (voir la liste des billets qui en ont résulté chez Nicolas J.). Hervé Nowak écrit : "Il nous explique que la formation populaire doit être replacée au cœur des préoccupations, il est lassant de voir évoluer une classe politique élitiste qui confisque le savoir, car au fond, que serait l’humanité sans cette transmission du savoir."

Pourquoi je m'intéresse à cette question ? Parce qu'elle me semble d'être d'une importance non négligeable et pourtant négligée dans la lutte des socialistes contre un ordre social inégalitaire. Elle est d'ailleurs au centre de mes recherches de master 1 (je travaille sur la formation des militants du PCF dans la période de la guerre froide, j'y reviendrais peut-être un de ces jours). J'aimerais revenir sur deux points qui me semblent plaider dans le sens de l'affirmation de Dray.

 

J'écrivais ceci il y a quelques mois (dans un article repis par Libération, quand même !) :

Le deuxième axe [en parallèle du travail de réflexion idéologique] de ce qui devrait être l’action du Parti Socialiste est donc le travail de popularisation des valeurs, des thèmes et in fine des solutions des socialistes. Travail qui devrait être bien plus ambitieux, bien plus profond qu’une simple campagne électorale, essentiellement télévisée. Car comme je le disais plus haut, pour espérer avoir les moyens de mettre en place une politique socialiste, il faut vraiment convaincre la population. C’est donc sur le terrain idéologique que la propagande (acceptons le mot dans sa définition non totalitaire : travail de communication en vue de convaincre sur un terrain politique) doit jouer. On sait tous que la télévision, et la plupart de médias de manière générale, se prêtent mal à de longs débats ou argumentaires. Je pense que pour convaincre il faut réellement aller vers les gens. C’est d’un travail de terrain que pourra émerger une France socialiste. Comment faire ? Là encore, je n’ai pas de réponse toute faite. Le PS est lié à un grand nombre d’associations de terrain, il y a sûrement quelque chose à faire de ce réseau. Ensuite, il faut utiliser au mieux le réseau des militants. Pour organiser des diffusions de tracts, des journaux locaux (qui traitent à la fois des enjeux locaux et nationaux)… Et surtout organiser des réunions, dans les entreprises, dans les quartiers pour (re)créer un lien avec les couches populaires (ah, que je n’aime pas cette expression !) et le Parti. Ce qui nécessite de revaloriser la place des militants dans le Parti. Bref, il faut faire du PS un parti de militants et non de notables. Et peut-être un jour un parti de masse. C’est par un tel travail de longue haleine, en ressassant parfois certains thèmes, en convaincant pied par pied qu’on construira quelque chose de durable. Renforcer le lien entre le Parti et le peuple passe aussi par une meilleure écoute qui fasse remonter les revendications populaires jusqu’aux débats idéologiques, une écoute qui soit aussi une forme de conseil aux personnes en situation difficile (comme parfois les syndicats au sein de entreprises) et donc une écoute créatrice de confiance

 

Premier point. La formation des militants doit être un des éléments centraux pour répondre à cet objectif. D'abord pour convaincre les militants socialistes (et pourquoi pas les écouter ?). Ensuite pour leur donner de réels outils politiques pour débattre, argumenter, convaincre.  Au quotidien comme dans des réunions publiques, par la rédaction de papiers locaux ou tout autre action militante. Parce que seuls les militants pourront remplir cette tâche de construire une France socialiste. Ce travail de formation ne doit donc pas seulement concerner les cadres du parti, mais être proposé à tous les militants, à l'échelle de la section si c'est possible, en regroupant plusieurs sections sinon. Déjà le cadre fédéral me paraît trop large et trop centralisé pour être pertinent. Nous prônons la décentralisation, appliquons la. Et alors, les convictions transmises aux militants par ces formations feront tâche d'huile.

 

Deuxième point. Sans faire preuve d'un ouvriérisme comparable à celui du PCF il y a quelques années, j'assigne aussi à ce travail de formation un objectif social. Celui de permettre à d'autres que des énarques, des universitaires, des prof, des médecins, de prendre des reponsabilités dans le parti. Ou d'exercer des mandats locaux ou nationaux. Ne nous leurrons pas, une rapide analyse sociologique des élus , des candidats et même des cadres socialistes suffirait, j'en suis persuadé, à convaincre qu'entre nos discours et nos actes, il y a un fossé à combler. Il faut donc construire une offre éducative qui soit pertinente pour des gens qui n'ont pas pu, ou n'ont pas voulu quand c'était possible, poursuivre des études supérieures, voire secondaires (au moins le lycée). Avec tous les reproches qu'on peut légitimement lui faire, le système éducatif mis en place par le PCF avait au moins cette qualité à mes yeux essentiels : elle a permis à des ouvriers de passer de l'usine aux mairies, conseils généraux, et même à l'Assemble Nationale, au Sénat et jusqu'à quelques ministères. Des gens qui ont démontré qu'on pouvait être issu de milieux populaires et exercer avec qualité des mandats électifs, des exemples en quelques sorte ; des gens, aussi, qui ont apporté dans l'exercice de leurs fonctions un regard radicalement différent de celui qui n'a connu que l'ENA et le pouvoir, par leur expérience infiniment différente de la société. A nous de reprende le flambeau, de l'adapter à une société qui a évolué, de l'élargir à toutes les catégories maintenues dans une infériorité politique. A nous de lui donner une dimension encore plus ambitieuse. Il me semble tenir là  un des éléments d'une perspective révolutionnaire de renversement et d'équilibrage de l'ordre politique. Nous critiquons la reproduction des élites, luttons contre elle !

 

 

28 octobre 2008

Contretemps

logctrt_2.thumbnail.jpgDécouvert via le blog de Clémentine Autain, le site de la revue Contretemps. En même temps que le site, je découvre la revue.

 

Alors, c'est quoi ? Voici la présentation que l'on trouvera sur le site :

"La revue Contretemps, fondée en par le philosophe Daniel Bensaïd en 2001, est une publication indépendante, clairement engagée dans la mouvance anticapitaliste, qui fait le pari de la combinaison de la réflexion et de l’action, de la recherche et de l’engagement. Dans le cadre d’une nouvelle formule, la revue papier sera dorénavant éditée chez  l'alter-éditeur Syllepse.

Le lancement du site Internet de la revue Contretemps est plus qu'une simple extension de la revue papier. Ce site a pour ambition de devenir un équivalent radical, dans la mouvance anticapitaliste, des sites de réflexion et d’analyse récemment apparus dans le sillage des think-tanks de la droite libérale ou de la social-démocratie, pour leur disputer le terrain des idées."

 

En gros, la revue semble assez proche de la LCR, ce qui est logique, étant donné que son fondateur en est un membre éminent. Comme je n'ai pas grand chose à reprocher à la ligue, je n'y vois pas d'inconvénient. Surtout que les articles vont bien au-delà de cette dimension et sont, ceux que j'ai lu au moins, foutrement intéressants ! Quelques articles alléchant parmi la poignée de contributions mises en ligne : La gauche et la "question noire" - Entretien avec Pap Ndiaye ; Capitalisme(s) du XXIe siècle ; L'avenir des mouvements ouvriers. Et encore quelques petites choses...

En premier plan surtout, on verra un entretien entre le sociologue Luc Boltansky et le facteur Olivier Besancennot. Comme c'est filmé, ça ravira les plus fainéants que rebutent de longs articles... Je vous mets ici une des cinq vidéos. Pour mirer la suite, il faudra aller là-bas...

 

 

Je vois donc ça comme un espace de réflexion supplémentaire sur le web. Prometteur. Un seul reproche, il y a peu d'articles pour l'instant. J'espère que  ça se ramplira rapidement. En tout cas, cela donne envie d'acheter le numéro papier de janvier prochain !

21 octobre 2008

Abolir la propriété et l’Etat pour instaurer la justice : Proudhon (2/2)

(La première partie est ici)

Proudhon.gifContre l’Etat, l’anarchie positive ou le fédéralisme

Proudhon affirme que l’économie politique et le socialisme utopique rivalisent pour gouverner le monde et que c’est leur conciliation qui permettra de rétablir l’harmonie. Il rejette la synthèse d’Hegel qui conduit à « l’omnipotence de l’Etat et à la subalternisation de l’individu et des groupes ». Il critique ainsi tous les étatismes, même communautaires : il faut soumettre l’Etat aux libertés individuelles. Chacun ne devant rendre des comptes qu’à lui-même, toute autorité extérieure est immorale. C’est un anarchisme moraliste, pour une anarchie « positive », affirmation du droit, répondant au besoin d’une « égale dignité de la personne humaine ».

Remplacer la relation d’autorité par un système contractuel

Dès le Premier Mémoire, il apparaît que, la propriété disparaissant, son effet naturel, le gouvernement, doit également disparaître. En 1846, il définit l’anarchie comme la synthèse des régimes propriétaire et communautaire. En éliminant individualisme et totalitarisme, on obtient une association solidaire. L’organisation professionnelle qu’il propose regroupe les différents domaines de l’économique (industrie, commerce, agriculture) et les lettres, arts et sciences. C’est sur cette organisation que doit s’articuler le pouvoir politique. Chaque corporation élirait son représentant et le principe démocratique se trouverait à tous les échelons. L’Etat aurait un rôle de police et un droit de regard sur les sujets d’intérêt public. Mais Proudhon n’explique pas comment l’Etat devrait arbitrer les conflits entre corporations. On trouve ainsi une limite dans l’utopie qui consiste à croire que les intérêts s’équilibrent d’eux-mêmes dès lors qu’on laisse s’exprimer égalité et justice. Il n’explique pas non plus comment doit arriver la révolution. Il reste fondamentalement moraliste, convaincu de l’efficacité souveraine de la conscience.
Proudhon envisage un système contractuel, régi par la réciprocité, « seul lien moral que puissent accepter des êtres égaux et libres ». Le contrat obéit ainsi à la justice et engage la conscience. Sa démocratie est unifiée par le bas, grâce au regroupement naturel de différents éléments respectant le pluralisme de l’Etre social. Moraliste, Proudhon n’imagine pas qu’on puisse renoncer aux bienfaits de la société et ne pas adhérer au pacte social. Il va même jusqu’à condamner d’ « excommunication » ceux qui ne le respecterait pas. L’autorité réintègre ainsi le système de Proudhon, montrant la limite de son amour de la liberté.

Le passage au fédéralisme

Il imagine une fédération, république décentralisée regroupant ces groupes fonctionnels. Il faut élargir le principe mutuelliste à toutes les relations sociales. Il finit par considérer l’Etat comme un « mal nécessaire » et réhabilite le principe d’autorité, les soumettant néanmoins à la justice. Il prend conscience du poids des relations internationales et préfère alors dissoudre l’Etat dans une fédération agricole et industrielle plutôt que de le détruire. L’ordre politique résulte désormais de l’équilibre entre autorité et liberté. En vingt-cinq ans de réflexions, l’association progressive de Proudhon devient fédération. Il reste tout de même fidèle à un principe exposé dès le Premier Manifeste : libérer l’économie de toute entrave politique en respectant les libertés individuelles.

De l’antagonisme de classes à la capacité politique des classes ouvrières

Progressivement, il reconnaît aussi la capacité politique du prolétariat. Il voit une « lutte incessante » entre les classes qui naît de l’opposition capital/travail en régime propriétaire. Cependant, il ne pense pas que la société est régie par cette lutte, mais plus par le vol qui provoque des conflits. L’essor du mouvement ouvrier après 1848 inverse la situation. Dans la Capacité politique des classes ouvrières (1865), il définit les étapes nécessaires à l’affirmation de cette capacité : prise de conscience, union et détermination d’une pratique. Il refuse l’engagement électoral sous l’Empire et prône le bulletin blanc. Proudhon estime que le but de la pratique politique ouvrière n’est pas la dictature du prolétariat. La société réconciliée selon ses vœux réunirait des travailleurs participant également à la production et à la gestion au sein d’une coordination spontanée.


La pérennité de la référence proudhonienne


Vivant, Proudhon fut plusieurs fois en débat avec Marx et plusieurs socialistes français. C’est dire qu’il comptait déjà beaucoup dans la pensée socialiste. Le Premier Mémoire eut une audience exceptionnelle, et d’autres ouvrages se diffusèrent largement. Toutefois, dans les dernières décennies du XIXe siècle, les proudhoniens furent évincés de la Ière Internationale et les marxistes les rejetèrent dans l’ombre. Dès le début du XXe siècle, plusieurs socialistes se réclament de Proudhon. Sorel dénonce ainsi le socialisme d’Etat de Jaurès, Andler oppose le socialisme libertaire de Proudhon au socialisme autoritaire de Lénine. Proudhon est alors souvent opposé au marxisme ou invoqué par le révisionnisme marxiste contre le centralisme démocratique et prolétarien de Lénine. Eduard Bernstein s’en inspire pour réviser le marxisme et proposer une synthèse réformiste. Paul Brousse, possibiliste, l’invoque pour fonder sa doctrine sur le refus d’un Etat omnipotent, l’autogestion et la décentralisation. Henri de Man s’y réfère pour critiquer le déterminisme marxiste et réintégrer la liberté. On peut également voir Proudhon en père de l’anarchisme. C’est Kropotkine qui lui attribua ce titre. Ainsi, Bakounine, Herzen et Pelloutier nourrissent leurs pensées avec celle de Proudhon. L’extrême-droite enfin revendique sa part d‘héritage : une lecture sélective de ses œuvres permet de concilier syndicalisme révolutionnaire et monarchisme type Action française. Proudhon apparaît essentiellement comme philosophe de la liberté. Il fut une référence pour défendre une culture politique antiautoritaire et promouvoir une conception éthique du socialisme.

 

(Comme les articles précédents sur Saint-Simon et sur Fourier, il s'agit d'un extrait de mon Histoire des idées socialistes, compte-rendu de l'ouvrage de Noëlline Castagnez-Ruggiu)

20 octobre 2008

Cette semaine ? La bourse est nue !

Déjà que je me pompe moi-même pour faire du contenu.

Alors je crée une nouvelle rubrique régulière. Sans efforts. Innovante ? Même pas. Une revue de web hebdomadaire. Mais pas fourre-tout : j'essaie tout de même de structurer. Un thème central d'abord. Tant pis si tout ne date pas de la semaine.

 

spip.php?action=autoriser&arg=6509

Je n'ai pas parlé de la crise. D'abord parce que tout le monde en parle, beaucoup. Trop. Aussi parce que je ne suis pas économiste et n'y comprend pas tout. J'ai quand même lu pas mal de choses. En voici une sélection.

 

Je vous épargne les analyses classiques des mêmes économistes qui nous vendaient tel un catéchisme le système qui vient de faillir. Mais qu'y avait-il d'autre à lire ?

D'abord, Nicolas, qui nous explique à quoi ne sert pas la bourse. Et monsieur Poireau qui, lui, est (presque) nostalgique de Staline.

Des trucs vraiment sérieux aussi. Reprenant un article original de The Economist, nonfiction.fr évoque une opportunité pour l'Afrique, pendant que La vie des idées interroge le renversement politique qui serait en train de s'opposer. S'agit-il vraiment d'un retour de l'Etat ? Et Yann Moulier Boutang est invité par Télérama pour poursuivre la réflexion entamée dans son article dans le dernier numéro de la Revue Internationale de Livres et des Idées. A noter enfin, dont je n'ai rien lu pour l'instant, la création d'un blog consacré à la crise par Attac : speculand...

De leur côté enfin, quelques socialistes se retrouvent autour d'Hamon pour débattre et proposer [.pdf]. C'est long, mais pour ceux qui ont le temps, ça vaut d'y passer quelques (longues) minutes. Sinon, les vidéos des interventions de Benoit Hamon et Frédéric Lordon sont visionnables sur le site de la motion Un monde d'avance.

 

18 octobre 2008

Abolir la propriété et l’Etat pour instaurer la justice : Proudhon (1/2)

Proudhon.gifProudhon (1809-1865) refuse de se contenter d’une réforme politique et se démarque de ses contemporains en élaborant une doctrine conciliant égalité et liberté. La société repose sur une pluralité d’éléments dont les contradictions créent vie et mouvement. Ainsi, égalité et liberté doivent se marier pour donner naissance à la Justice. Il s’oppose ainsi  aux saint-simoniens qui créent une nouvelle hiérarchie (compétences) comme aux communistes (Cabet) qui ne respectent pas la liberté en renforçant l’Etat. Il se retrouve en désaccord profond avec le marxisme qui naît en parallèle. Les événements majeurs dont il est le témoin (1848, 1851, nationalismes) orientent son projet vers le fédéralisme. Son influence est profonde mais sa pensée fait l’objet de nombreuses polémiques et interprétations.

 

Un projet révolutionnaire fondé sur une dialectique sérielle

Pour Proudhon, le penseur social doit défendre les classes opprimées en refusant les « illusions » des démocrates (Louis Blanc) qui croient qu’une révolution politique par le haut pourrait instaurer une société juste. Ce qu’il faut c’est transformer les rapports de production, en restituant les moyens de productions et de contrôle à la société économique (et non à l’Etat). Il pense d’abord qu’en articulant critique et théorie sociale, la mutation révolutionnaire arrivera. Mais il doute ensuite des lois de l’évolution de la société et fait appel à l’action ouvrière (De la capacité politique des classes ouvrières, 1865). Finalement son projet s’articule sur trois plans : critique, théorie sociale et doctrine politique.

L’antinomie de la cité et de la famille

Famille et cité sont complémentaires parce qu’il ne peut y avoir de vertu républicaine sans discipline familiale, ni de famille saine sans législation sociale juste. Mais elles sont antinomiques parce qu’en appliquant l’ordre familial (autorité paternelle, propriété héréditaire, inégalité conjugale) à la cité et réciproquement, on obtient le chaos. Le mariage existe non pour assurer la reproduction de l’espèce mais pour le perfectionnement de l’homme. Inégaux, l’homme et la femme sont complémentaires et expriment leur volonté d’accomplir leur destinée sociale avec le mariage. Il s’oppose à Cabet qui conçoit la société comme une grande famille : le patriarcat mène à l’absolutisme. Cette dialectique fonde l’ensemble de son projet révolutionnaire. Dès 1846, il a identifié la « trilogie fatale », obstacle à la Justice : la propriété, Dieu et l’Etat.


Contre la propriété : la socialisation de la production

Pour promouvoir l’égalité, Proudhon est le plus virulent envers le système propriétaire : « la propriété c’est le vol », précisant « tu ne voleras pas, c’est-à-dire tu ne retiendras, tu ne mettras de ton côté rien pour toi ». Il conçoit la propriété comme « le droit d’aubaine, c’est-à-dire de pouvoir produire sans travailler ». Le vol est issu des conséquences économiques et sociales de la propriété.

La force collective

Il fonde la validité de la science sociale sur la réalité de l’ « Etre collectif » qui constitue la société. Il la compare à un organisme vivant, avec ses organes (famille, religion, organisation du travail). Cet « Etre collectif » dépasse l’individu et ne saurait se confondre avec la somme des individus. Il illustre ce concept de « force collective » avec l’exemple de l’obélisque (Premier Mémoire sur la propriété, 1840). Deux cents grenadiers ont dressé l’obélisque de Louqsor en quelques heures, alors qu’un seul homme, en deux cents jours, en aurait été incapable. Cette « force collective » n’est pas rétribuée par le capitaliste qui en conserve le bénéfice. C’est dans ce vol que réside « l’exploitation de l’homme par l’homme ». L’influence du Premier Mémoire fut grande sur Marx qui y voit l’œuvre majeur de Proudhon. L’ « erreur de compte » mise à jour par l’exemple de l’obélisque préfigure la « plus-value » de Marx.

Possession individuelle et refus de la communauté

Proudhon ne déduit pas de l’injustice de la propriété la nécessité d’une expropriation générale, mais plutôt sa subordination dans un système économique nouveau. La force collective implique la socialisation de la production. Contre la communauté ou l’étatisation des biens, chères aux communistes, il respecte la possession individuelle, expression de la liberté. Le gérant d’un bien en retire un usufruit différent d’un droit absolu de propriété, n’entraînant pas la possibilité d’en tirer des capitaux producteurs d’intérêts. C’est une possession « transmissible, susceptible non d’aliénation, mais d’échanges ». Cependant, il ne montre pas comment lier hérédité et égalité. Il finit par justifier l’hérédité en ce qu’elle garantit la liberté effective de l’individu et de sa famille contre « le faisceau de souveraineté collective, si exorbitante, si redoutable ». L’individualiste et le libéral l’emportent ici chez Proudhon. Au contraire, la communauté est un régime inégalitaire et injuste qui récompense également paresse et travail, talent et bêtise. Et que le propriétaire soit la communauté plutôt que l’individu n’abolit pas le système propriétaire, mais même le renforce car elle possède également les personnes et les volontés. Il s’abstient toutefois dans un premier temps d’attaquer les communistes, espérant les rallier à ses thèses. C’est avec la Philosophie de la misère (1843) qu’il sonne la charge, à laquelle Marx répond par la Misère de la philosophie (1846).

Association progressive, Mutualité et Banque du Peuple

A la veille de 1848, Proudhon élabore un projet d’association progressive, la « théorie de la Mutualité ». Il s’agit d’établir des contrats entre les producteurs et les consommateurs qui permettraient aux personnes de déterminer les modalités d’un échange garantissant réciproquement le profit. Ils sont différents du Contrat Social de Rousseau car les individus ne cèdent pas ici une part de liberté contre une contrepartie aléatoire mais s’assurent un « égal échange ». Le travailleur se transformerait alors en « gérant responsable ». Il tente de concrétiser ce projet avec une Banque du Peuple (1849) destinée à créer un crédit mutuel entre les producteurs. Il ne s’agit pas d’une simple réforme bancaire mais d’une révolution économique. Elle doit s’appuyer sur trois principes : gratuité du crédit ou suppression des taux d’intérêts, suppression du numéraire et généralisation de la lettre de change (remboursable contre marchandises ou services). Elle doit s’occuper autant de dépôt, émission, affaire, crédits agricoles ou mobiliers, et recouvrir l’ensemble de la vie économique puis la contrôler. Il apparaît ainsi comme le précurseur des organismes de crédit mutuel. La Banque du Peuple est également au carrefour des grands thèmes de sa philosophie sociale. Il veut substituer une société sans classes, mais fonctionnellement diversifiées à la hiérarchie sociale. Lancée dans des conditions plus que défavorables, elle n’est pas viable et ne peut réunir suffisamment d’actions.
Proudhon tente de cette manière de restituer la force collective et de supprimer l’intérêt de l’argent, tout en conservant l’essentiel de la propriété personnelle et héréditaire. Mais il est bien socialiste et anticapitaliste dans la mesure où il refuse « l’individualisation des instruments de travail exigeant un mode collectif de production ».

 

Un mystique contre Dieu

Pour concilier liberté et égalité, Proudhon rejette les mythes et croyances qui accréditent l’existence du principe d’autorité. Mais s’il est antithéiste, il n’est pas athée. Il définit Dieu comme « l’égoïsme parfait, la solitude absolue, la concentration suprême », « un être anti-civilisateur, anti-libéral, anti-humain ». Il n’est pas mauvais en soi, mais son intervention dans les affaires de l’humanité ne provoque que l’oppression. Toutefois il ne nie pas Dieu : « la réalité de l’être divin est demeurée hors d’atteinte, et notre hypothèse subsiste toujours ». Ainsi pour être libre il faut lutter contre la religion et Dieu. Comme il respecte la liberté d’opinion, il ne peut s’agir d’une lutte directe : individu et société doivent avoir recours à la soif de liberté et à l’ironie pour s’en affranchir. Il refuse l’humanisme de Feuerbach et de la gauche hégélienne qui veulent commencer la révolution par l’athéisme et préfère un Dieu jaloux et hostile à une monde sans Dieu. Il choisit l’antithéisme qui admet l’existence de Dieu en posant comme devoir de lui faire la guerre.

 

 

(Comme les articles précédents sur Saint-Simon et sur Fourier, il s'agit d'un extrait de mon Histoire des idées socialistes, compte-rendu de l'ouvrage de Noëlline Castagnez-Ruggiu)

13 octobre 2008

Charles Fourier (1772-1837) et ses disciples

Fourier12.jpgSa condamnation de la société industrielle et de ses dérèglements ainsi que son invention d’une société idéale d’Harmonie font de lui un socialiste utopiste. Il se démarque des autres par son imagination féconde et sa critique du moralisme traditionnel. Les lectures de son œuvre sont souvent réductrices, contradictoires, ses disciples gommant les aspects fantaisistes ou licencieux de sa pensée. Charles Gide en fait le penseur du mouvement coopératif, André Breton est séduit par ses spéculations cosmologiques et il apparaît avec la publication du Nouveau Monde amoureux à la veille de 1968 comme un précurseur de Freud.

Fourier considère que l’absence d’études supérieures l’a protégé des faux savoirs en lui permettant « doute et écart absolus » à l’égard des préjugés et théories traditionnelles. Il revendique ainsi un statut d’ « inventeur », ce qui lui autorise le désordre et le foisonnement de ses ouvrages ainsi que l’utilisation de nombreux néologismes.

 

Critique satirique de la Civilisation

Fourier souhaite échapper à une société qu’il nomme par dérision « civilisation ». Il estime qu’elle rompt et désagrège le « flux » productif qu’il faut restaurer en reconsidérant la totalité du fonctionnement social. Il pointe les incohérences de cette société que la pauvreté révèle. L’incohérence industrielle, la fraude commerciale, le morcellement économique, la libre concurrence et les intermédiaires favorisent accaparement, agiotage et banqueroute. Le morcellement de l’économie est un frein à la production en isolant les producteurs et la spécialisation du travail entraîne monotonie et maladies. Il fustige l’industrialisme, « manie de produire confusément, sans aucune méthode de rétribution proportionnelle ». Il y oppose une réflexion qui unit étude du système économique (unité de production) et étude de la famille (unité de reproduction). Il voit dans le mariage une institution qui répond à des fins sociales : le pauvre est poussé à se marier et se reproduire, ce qui l’oblige à travailler pour nourrir sa famille. Cette vie sociale est également un lieu où les passions sont réprimées. Fourier y substitue une éthique du désir et de l’assouvissement des passions qui doit contribuer à l’Harmonie sociale en permettant à chacun de satisfaire ses penchants. Mais ce n’est pas un refus du religieux, au contraire : c’est le moralisme qui est un acte d’hostilité contre Dieu.

 

Le réformateur social et son utopie

Fourier décrit son Harmonie de manière exhaustive. Très tôt (1797-1799) il est convaincu que ce sont des communautés de producteurs et de consommateurs, qu’il nomme phalanstère, qui pourront assurer la subsistance de tous. Il insiste sur les économies que permet une collectivisation des moyens de productions, « bénéfice négatif » auquel s’ajoute un « bénéfice actif » grâce à une exploitation intensive par un travail attrayant. Chacun se passionnerait pour un travail qu’il a choisi, garanti par la proclamation du droit au travail, seul vrai droit naturel.

C’est en 1799 qu’il découvre que l’association doit répartir les individus en fonction de leurs penchants. C’est la loi de l’ « attraction passionnée », Newton appliqué à la société. Fourier distingue alors douze passions auxquelles il en ajoute une « pivotale ». Les cinq sens, quatre passions affectives (amitié, amour, ambition et familisme) et quatre distributives (cabaliste, composite, papillonne et unitéiste). C’est en les combinant que Fourier obtient des séries, bases structurelles de la phalange. Chacun contribue à l’harmonie de l’ensemble et il est rétribué en proportion de son apport en recevant une part des dividendes du produit total de la phalange. Il n’y a donc pas d’égalité car les inégalités sont « le ressort essentiel » des séries passionnées. Fourier refuse ainsi de sacrifier l’individu à la communauté. L’Harmonie est une fédération de phalanstères comprenant tous le même nombre réduit d’individus.

Il n’analyse pas le passage à l’Harmonie en termes de lutte des classes, mais il est le premier socialiste à analyser les conflits entre générations et sexes, reconnaissant avant quiconque le rôle moteur de l’émancipation féminine. Il met ainsi sur le même plan les désirs masculins et féminins. Il estime également que le père ne doit pas être l’instituteur de l’enfant qui suivra un apprentissage collectif. Ce dernier n’est ni un adulte en miniature ni un paresseux, mais bien un être dont les capacités sont évolutives et freinées par les parents. Fourier compte d’ailleurs que ses spécificités soient utilisées : son attrait pour la saleté lui permettra de faire des travaux qui rebutent les adultes.

 

Le fouriérisme

Fourier est hostile à la Révolution, rejette la violence et conçoit la politique comme déconnectée de la réalité sociale. Il compte sur l’action des idées et les vertus de l’exemple (providentialisme). Il décrit soigneusement son Harmonie en espérant convaincre un mécène de financer un phalanstère d’essai. Ses disciples des années 1830-1840 ne partagent pas sa vision de la nature humaine, substituant abnégation et amour de l’humanité aux passions et désirs individuels. Ils produisent ainsi une image plus conforme à la morale du temps, ce qui permet de toucher un plus large public. Le fouriérisme a ainsi un certain écho en 1848, balayé par les journées de juin. Il y a quelques expériences pratiques (Etats-Unis, Russie), mais le fouriérisme pratiqué survit peu de temps, par manque de ressources. On voit toutefois ressurgir des idées de Fourier sur les murs de mai 1968.

 

(Comme l'article précédent sur Saint-Simon, il s'agit d'un extrait de mon Histoire des idées socialistes, compte-rendu de l'ouvrage de Noëlline Castagnez-Ruggiu)

 

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