08.02.2008

Engels (6/7)

II - Révolution et communisme

 

c) Une conversion au réviosionisme réformiste ?

 Peu avant sa mort, Engels publie un texte qui interroge les historiens et les philosophes sur une éventuelle évolution vers une révision du marxisme dans un sens plus réformiste. En 1895, il propose une nouvelle édition de Les luttes de classes en France de Marx en précédant le texte d’une introduction inédite, que l’on considère généralement comme le testament politique d’Engels.

Pour Engels, être socialiste, c’est avant tout proposer une alternative pour une société plus juste et plus humaine. Pour lui seuls comptent les résultats, qui doivent mener à l’émancipation et au bien être de la classe ouvrière. Déjà, dans l’Anti-Dühring, il admet que l’avènement de nouvelles conditions économiques peut entraîner l’abolition des classes. Engels ne semble donc pas opposé a priori à une évolution progressive, à condition que la situation objective le permette.

 

Dans ce texte de 1895, Engels reprend le problème général de la lutte du prolétariat dans le contexte nouveau. C’est donc un texte qui veut adapter la théorie. Il y rappelle que l’avènement du socialisme est avant tout une affaire de maturité des structures et des mentalités.

Remettant en cause ce qu’il avait écrit avec Marx, juste après les événements, il estime que les révolutions de 1848 et de 1871 ne pouvaient pas être un succès car cette maturité manquait à la société. « La rébellion d’ancien style, le combat sur les barricades, qui, jusqu’à 1848, avait partout été décisif, était totalement dépassé ». Il met ainsi en doute l’efficacité de l’insurrection. D’autant plus qu’il estime que depuis 1848, notamment par les progrès techniques, l’armée s’est considérablement renforcée. Il nuance toutefois ce pessimisme : « Cela veut-il dire que le combat de rues ne jouera plus aucun rôle ? Pas du tout ». Il aura seulement la tâche plus ardue.

Il relève également l’importance des résultats des partis socialistes partout en Europe. Surtout en Allemagne où la social-démocratie reçoit « plus d’un quart des voix exprimées ». Et comme celle-ci progresse, il pense qu’il faut « maintenir sans cesse cet accroissement, jusqu’à ce que de lui-même il devienne plus fort que le système gouvernemental au pouvoir ». Il écrit ainsi, à propos des députés socialistes allemands : « Ils ont transformé le droit de vote […] de moyen de duperie qu’il a été jusqu’ici en instrument d’émancipation ». Et il ajoute, « en utilisant ainsi efficacement le suffrage universel le prolétariat avait mis en œuvre une méthode de lutte toute nouvelle ».

A la lueur de cette hypothèse, il est significatif que ce soit Eduard Bernstein, son exécuteur testamentaire, qui déclenche un an après la mort d’Engels une polémique qui secoue le monde socialiste en professant une thèse révisionniste-réformiste. Bernstein était un proche d’Engels dans les dernières années de sa vie. Il peut ainsi écrire : « Mes positions d’aujourd’hui sont le fruit de longs débats intérieurs, dont Engels n’ignorait rien. Engels n’était pas si sot qu’il exigeât de ses amis une soumission sans réserve ». Dans sa querelle avec les autres socialistes, Bernstein s’appuie de cette manière sur Engels.

Pourtant, si Engels ne l’a pas encouragé à plus d’« orthodoxie », on ne peut pas en conclure qu’il avait fait lui-même tout le chemin qui le séparait d’une réelle conversion au réformisme. A propos de ce texte, Engels écrit à Lafargue : « cette tactique, je ne la prêche que pour l’Allemagne d’aujourd’hui et encore sous bonne réserve. Pour la France, la Belgique, l’Italie, l’Autriche, cette tactique ne saurait être suivie dans son ensemble, et pour l’Allemagne, elle pourra devenir inapplicable demain ».

Finalement, dans ce texte, Engels semble effectivement entrevoir la possibilité d’atteindre la société communiste en utilisant le système parlementaire. Mais seulement dans certaines situations, et sans pour autant abandonner la voie insurrectionnelle. Et en tout état de cause, l’Etat ne doit pas survivre tel qu’il est aujourd’hui, instrument de domination et d’exploitation.